06/02/2009

Droits de l’homme à deux vitesses et ONG sélectives, un vrai problème

Pourquoi un petit pays comme la Tunisie est-il régulièrement pris à partie par les ONG droits-de-l’hommistes alors que d’autres pays plus grands et moins avancés en matière de droits humains comme le Maroc, l’Algérie ou l’Egypte sont épargnés ? C’est un exemple, mais on peut en trouver d’autres. Depuis dix ans que j’observe l’évolution du monde international et des ONG, la question me tarabuste.

Voyons les faits d’abord. On peut bien sûr trouver toutes sortes d’imperfections et de critiques justifiées à adresser au modèle tunisien. Mais à y regarder de plus près, et vu la modestie de ses ressources et l’absence de rente pétrolière, géostratégique ou autre, ce pays fait plutôt mieux que ses proches. Son armée n’occupe pas de territoire voisin, comme le Maroc au Sahara occidental, et n’a pas massacré des civils par milliers au nom de la lutte anti-islamiste, comme l’Algérie. Son président est en fonction depuis 21 ans, mais c’est moins que le président Moubarak (27 ans) et beaucoup moins que les dynasties royales marocaines et jordaniennes. Et sur le plan interne, l’évolution de la société mesurée en termes d’indice de développement humain, de formation de la jeunesse, de droits et d’accès des femmes aux emplois et aux postes à responsabilité, de logement, et de niveau de vie en général, devance largement celle de ses voisins. Et tout cela pour ne rien dire du régime de Mouammar Kaddhafi, au pouvoir depuis 40 ans et à la tête d’une vraie dictature, mais que peu d’ONG et encore moins de gouvernements dénoncent puisqu’il peut planter sa tente et traire ses chamelles dans à peu près toutes les capitales du monde.

Il ne s’agit pas ici de vanter un pays au détriment des autres mais de s’alarmer des inégalités de traitement et de perception, inégalités qui traduisent un vrai malaise dans la façon dont la prétendue « communauté internationale » aborde les problèmes. Ce malaise vient pour une part des Etats, qui sont sélectifs en fonction de leurs intérêts économiques ou stratégiques, mais aussi largement des ONG, qui se parent de l’objectivité avec des noms ronflants mais qui sont en réalité tout sauf transparentes et impartiales. Dans le dernier « Matin Dimanche », un expert français relevait avec raison que 70% des ONG étaient financées par des Etats, des entreprises ou des fondations privées, dans l’opacité la plus totale, comme si les bailleurs de fonds n’avaient pas, eux aussi, des intérêts précis à défendre.

Dans un contexte aussi faussé, il n’est pas étonnant que les Etats incriminés réagissent en créant leur propres ONG ou en cherchant à les contrôler. On comprend mieux la méfiance des Russes quand on sait que les révolutions oranges ont été financées et encadrées par des fondations américaines ultraconservatrices.

C’est ainsi qu’on crée un cercle vicieux de dénonciations-réactions en chaîne au terme duquel  personne ne sort gagnant, ni les Etats, qui se protègent, ni les ONG, qui perdent en efficacité et en transparence, ni bien sûr les peuples, qui pourraient mieux consolider leurs droits si chacun travaillait avec davantage d’objectivité et de transparence.

 

 

 

 

Commentaires

Eh bien cher Guy, nous voilà parfaitement d'accord. Vous pouvez sans autre étendre votre raisonnement à certains pays d'Amérique latine et à leurs voisins. Dans le cas de la Tunisie, qui depuis Ben Bella a toujours été le plus progressiste du Maghreb et du Machrek à l'égard des femmes, le rôle d'ONG cache-sexe de fondamentalistes islamiques est évident. Ce qui n'empêche pas nos journalistes droitdel'hommistes de foncer tête baissée dans le panneau.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/02/2009

Merci Guy de tes remarques. Après de nombreux séjours en Tunisie, quel beau pays !, comme conseiller technique pour une construction vinicole, j'ai bien constaté évidemment que de grands progrès doivent être encore réalisés, surtout en politique, mais les points positifs sont nombreux et il y en a deux très importants : les femmes sont dans tous les rouages de la société et une telle liberté est unique dans les pays musulmans ,puis tous les enfants, filles et garçons ,vont en classe; ayant passé des jours dans un petit bled, je n'ai jamais vu de gosses dans les rues aux heures d'école.

Écrit par : Leyvraz Eric | 06/02/2009

Je me permets de faire part de mon étonnement, Monsieur Mettan. Vous avez vous-même accueilli dans le Club suisse de la presse plusieurs conférences d'ONG internationales et tunisiennes sur la situation des droits de l'homme en Tunisie, tout comme vous avez accueilli des conférences sur la situation des droits humains en Chine, en Iran ou en... Suisse. Vous avez sans doute constaté que si les ONG ne mâchent pas leurs critiques vis-à-vis de la Tunisie (restriction complète de la liberté d'expression, torture systématique dans les prisons, harcèlement des défenseurs des droits humains, et j'en passe), ces mêmes ONG n'hésitent pas à critiquer ni les autres pays de la région, ni les autres pays du monde. C'est une attaque facile de dire que les ONG ne dénoncent qu'un seul pays. Allez faire un tour sur le site d'Amnesty International pour voir que pratiquement aucun pays n'est "épargné" par les rapports de notre organisation. Attaque facile également de reprendre les propos de cet "expert" français: des ONG comme Amnesty International refusent toute subvention étatique et ont des critères très stricts d'acceptation de dons par des entreprises. En aucun cas nous n'acceptons de pressions sur nos priorités et nos missions d'enquête. Votre blog jette le discrédit sur les ONG plutôt que de s'attaquer au vrai problème: comment soutenir depuis la Suisse une société civile tunisienne forte qui puisse jouer son rôle de contre-pouvoir et permettre à la Tunisie de devenir un Etat qui respecte enfin les droits fondamentaux de sa population?

Écrit par : Manon Schick, Amnesty International | 06/02/2009

Merci, c'est effectivement ce qui me vient à l'esprit en lisant votre billet.
Cela met le point sur le "i" sur le malaise que je ressents quotidiennement en écoutant ou en lisant les grands Médias. Une propagande sourde et continuelle nous avilit comme dans "1984" de Orson Wells.

Écrit par : XERCAVINS | 06/02/2009

A mes yeux, Amnesty deviendra crédible lorsqu'elle cessera de prendre à priori les gens au pouvoir comme les méchants et ceux qui veulent les y remplacer pour des gentils. Et qu'elle s'occupera avec la même virulence des injustices infligées à leurs prisonniers ou aux populations civiles par des guérillas que par les pouvoirs acculés à les combattre avec les moyens dont ils disposent.
La résistance armée se justifie, parfois. Pas toujours et pas systématiquement.

Écrit par : Philippe Souaille | 06/02/2009

@Philippe Souaille

Ben Bella, en Tunisie? euhhh!!!!

Écrit par : Azrael | 06/02/2009

Oups, Bourguiba, bien sûr, et en plus en l'écrivant j'ai eu un doute... A mémoire défaillante, vérification obligatoire

Écrit par : Philippe Souaille | 06/02/2009

Votre billet n'a qu'un défaut à mes yeux, M.Mettan. Il intervient un peu tard. A la place oû vous êtes, vous auriez pu vous rendre compte bien avant de la malhonnêteté fondamentale des ONGs. Comme déjà écrit - mais dans les blogs, il faut répéter...- , les 30'000 membres de Helvetas seraient bien surpris de lire les statuts juridiques de l'organisation à laquelle ils envoient de l'argent (soit-disant pour des projets d'eau, en réalité pour payer des séjours de luxe dans les meilleurs hôtels possible pour PARLER de l'eau...), statuts dignes des pires extrémistes altermondialistes casseurs de vitrines.

Quant à la pire des ONGs, AI, haïe à bon droit par un nombre grandissant de personnes, qui se permet de juger depuis ses salons feutrés de Suisse des situations qui dépassent complétement ses facultés d'analyse, Gaza par exemple, elle est en mains de gens qui en 1975 distribuaient des tracts célébrant la prise de Pnom Penh par les Khmers rouges. Les fundis ne changent jamais...et Manon Schick tiendra dans 34 ans des propos toujours ausi extrémistes et donc insensés.

Écrit par : Géo | 06/02/2009

Une chose semble claire à toute personne s'intéressant de près ou de loin à ce qui se passe dans le monde ou autour de lui: Il est extrêmement difficile de trouver la vérité dans le fouilli d'information, de propagande, de contre-information, de désinformation dont on est submergé. De plus, une vérité absolue n'existe tout simplement pas, tout est matière de perception.
J'ai eu passablement à faire avec le Justice suisse - et cette Justice avec moi - et je pense que nous ferions bien de commencer par balayer devant notre porte avant d'aller donner des leçons de morale et de bonne gouvernance ailleurs.
Je m'étonne en particulier que des cas flagrants d'erreurs judiciaires, de comportements arrogants et/ou imbéciles par des membres du corps judiciaire dans ce pays, de crimes judiciaires même ne fassent pas davantage de vagues dans nos média. Il y aurait là de quoi remplir les journaux durant quelque temps.
"La censure n'existe pas en Suisse, mais elle y fonctionne très bien..."

Écrit par : Johnny | 06/02/2009

@ Géo : "...depuis ses salons feutrés de Suisse"
C'est cela, oui : Amnesty International est justement une ONG qui n'a pas son siège en Suisse. Des fois que ce pays ne soit pas le nombril du monde. Etonnant, non ?

@Xercavins : "1984" d'Orson Wells ? Il est inédit, celui-là ?

Voilà, on calomnie, on balance n'importe quelle approximation comme si elle était un fait, sans vérifier, vu qu'il en restera toujours quelque chose.
Bravo ! Il est relevé, le niveau du débat.

Écrit par : L'Autre | 09/02/2009

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