15/10/2010

La main trop visible d'Adam Smith

Monsieur le Président,

Monsieur le Recteur,

Madame et Messieurs les lauréats,

Chers amis,

Tout d’abord permettez-moi d’exprimer le plaisir que j’ai à vous adresser quelques mots ce soir, au nom de la République et canton de Genève. Cela doit faire plus de vingt ans que je participe régulièrement à la présentation des lauréats des Prix Latsis universitaires et que j’écoute, du fond de la salle, la présentation des travaux des lauréats et le discours de l’invité d’honneur, toujours marquants. Chaque fois, il s’est agi d’une fête pour l’esprit et même pour les sens, puisque la performance intellectuelle est toujours suivie d’une agape très conviviale. Je remercie donc les membres de la Fondation Latsis pour les choix judicieux qu’ils ont toujours su faire, pour le haut niveau scientifique et intellectuel qu’ils ont toujours su conserver, et pour  leur souci constant de faire partager les connaissances les plus pointues au grand public. Et cela en couvrant l’ensemble du territoire suisse, de Genève à Saint-Gall et de Lausanne à Zurich et en s’étendant également depuis une douzaine d’années jusqu’à Strasbourg.

Ce plaisir est d’autant plus grand que, ce soir tout particulièrement, votre travail s’inscrit dans la grande tradition des élites genevoises, qui avaient un pied dans la finance, un autre dans la science et la tête dans la religion. Un frère banquier, un autre professeur à l’académie et un troisième pasteur, telle fut la recette du succès de notre petite République durant les cinq derniers siècles. Le choix du thème de la conférence du professeur Niall Ferguson « Pouvoir et finance » paraît en effet taillé sur mesure pour Genève.


Je ne saurai rivaliser avec notre conférencier que je me réjouis d’écouter mais, si vous me pardonnez, j’aimerai esquisser avec vous quelques réflexions sur les liens entre la finance et le pouvoir à la lumière de mon expérience tant journalistique comme rédacteur en chef d’un grand quotidien de la place que politique comme élu du parlement local.

Je résumerai ces trente années d’expérience par une formule : je cherche toujours la main invisible d’Adam Smith, et encore plus celle de Léon Walras et de Wilfredo Pareto. Mais je ne l’ai jamais trouvée. Certes, direz-vous, si je ne l’ai pas trouvée, c’est que je manque de foi dans le libéralisme et que je doute de l’existence du paradis de la concurrence pure et parfaite. Ou alors vous chercherez à me prendre en flagrant délit de non-sens en me faisant remarquer que, cette main étant précisément invisible, elle est par définition impossible à voir. Mais ce n’est pas cela. Car si je suis devenu un sceptique, ou plutôt un chercheur désespéré de la main invisible, c’est au contraire parce que cette main est trop visible, qu’elle m’agrippe chaque jour dans mon métier de journaliste et de politicien et que je ne peux pas écrire une ligne dans un journal ou faire un pas dans un parlement sans qu’elle me pousse, me tire, me retienne ou m’enjoigne d’écrire ou de voter telle ou telle chose en faveur de l’économie ou de la finance, en n’oubliant jamais de me susurrer au passage les risques que je prendrai à faire le contraire.

Qu’il s’agisse de déclasser un terrain, de construire une école, de rembourser la dette, de voter un crédit, de renaturer une rivière, de dépolluer un site, de baisser des impôts, de réguler l’activité des banques,  partout et en tout temps, la main visible des intérêts économiques et financiers se fait caressante, urgente, lourde ou insistante selon les cas. Au risque de vous paraître trivial, je dirais même que la main invisible d’Adam Smith est sacrément baladeuse et qu’elle ne cesse d’intervenir pour faire pencher la balance dans le bon sens.

Cela ne me gêne pas vraiment, dans la mesure où, venant d’un parti plutôt proche de l’économie et de la finance, je m’en accommode assez bien et n’ai pas besoin de me faire violence pour lui résister. Mais quant à dire que le jeu croisé des intérêts individuels conspire en silence pour le bien général, permettez-moi de penser qu’il s’agit là d’un pieux mensonge. Sinon, pourquoi les grandes banques, après avoir quémandé le soutien de l’Etat pour éviter la faillite, dépenseraient-elles des fortunes pour convaincre les parlementaires que les régulations étatiques sont inutiles, que le remède est pire que le mal, et que le laissez-faire est désormais le meilleur moyen de résoudre la crise?

J’ai donc personnellement l’impression que le pouvoir financier et économique pèse très lourd sur le pouvoir politique afin d’agir en amont et de fixer les règles les plus favorables possibles à l’intérieur de la sphère économique et que c’est seulement une fois que ceci est fait qu’on permet à la concurrence entre les entreprises, entre le capital et le travail, les employeurs et les employés, de se déployer. Ce n’est qu’une fois le cadre défini avec une main fort visible et souvent lourde, que la main invisible d’Adam Smith peut s’exercer. Comme diraient les adeptes des mathématiques fractales, il suffit de travailler les conditions initiales et de laisser faire ensuite…

Encore une fois, ceci ne me dérange pas, car j’ai plutôt une vision utilitariste de l’Etat, que je vois comme un lieu de confrontation et d’arbitrage entre les différentes forces sociales en présence. Mais je préfère que cette main soit la plus visible possible et bien mise en lumière chaque fois qu’elle se manifeste. Car je pense qu’ainsi la société dans son ensemble gagnerait beaucoup en transparence, en démocratie et même en efficacité économique parce qu’alors seulement l’information serait également partagée par tous les acteurs de la sphère économique et pas monopolisée au profit de quelques-uns.

Une information égale et identique pour tous, telle est la source du libéralisme authentique, m'a appris le professeur Jacques L'Huillier qui enseignait dans cette université. C'est celle que je revendique.

Merci de votre attention.

 

 

 

 

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