26/04/2012

Nouvelle Némésis médicale?

C’est en 1975 qu’Ivan Illich, dans son petit essai intitulé la Némésis médicale, dénonçait les dérives d’un système médical devenu fou. Il y montrait comment l’entreprise médicale, devenue incontournable, mettait en danger notre société en expropriant en quelque sorte le malade de sa maladie, en imposant un système extrêmement coûteux mais impuissant à réduire dans les faits la morbidité générale et en rendant l’individu dépendant et désarmé face aux techniques et aux pouvoirs sacralisés de la médecine.
37 ans plus tard, où en est-on ? Lucidement, on doit admettre que le système, loin de se corriger, a encore accentué ses défauts. Seule évolution manifeste : dans une société obsédée par son vieillissement, les critiques se sont déplacées du tout vers les parties, vers les acteurs pris isolément : caisses maladie, Etat incapable de réguler, hôpitaux démesurés, multinationales pharmaceutiques et, plus rarement, vers le corps médical.
Je suis de ceux qui pensent que la santé est un secteur économique très honorable, et même bien plus honorable et utile que beaucoup d’autres tels que l’industrie d’armement ou le blanchiment d’argent dans les paradis fiscaux. Et je suis convaincu qu’il est un des atouts majeurs de la Suisse, laquelle, grâce à ses pharmas, ses cliniques, ses médecins de pointe, peut à la fois assurer un haut niveau de vie à sa population et attirer des clients extérieurs.
Mais en même temps il faut reconnaître qu’il existe, dans le secteur de la santé, une surchauffe, une course en avant, des excès d’investissements qui peuvent s’avérer tout aussi explosifs, à long terme, que les bulles immobilières et financières l’ont été récemment.


Quand vous constatez que votre médecin, pour un banal problème, vous recommande d’annuler votre franchise d’assurance et de faire un contrôle tous les mois juste pour vous facturer les points Tarmed plus souvent ; quand vous constatez que les gouttes qu’il vous prescrit ne sont plus produites par Novartis parce que le fabricant ne les juge plus assez rentables (malgré leur prix et le fait que le produit soit amorti depuis des lustres) et vous les remplace par un autre aux propriétés identiques mais trois fois plus cher ; quand vous vous promenez dans la rue et que vous rencontrez une pharmacie tous les cent mètres ; quand vous achetez le même médicament deux fois plus cher dans votre pays que chez le voisin et que son producteur annonce fièrement qu’il a augmenté son bénéfice de six milliards dans l’année ; quand vous lisez dans le journal que certains spécialistes gagnent des centaines de milliers de francs (alors que d’autres tirent la langue) et que chaque nouveau cabinet (300 nouvelles demandes rien qu’à Genève depuis le début 2012) génère une augmentation moyenne de 350 000 francs des coûts de la santé ; que votre voisine vous annonce sans gêne aucune, qu’elle en est à sa 57e visite médicale de l’année alors qu’elle semble se porter comme un charme ; et que vous admirez dans les journaux spécialisés les palais que les caisses maladie se sont construits grâce à vos primes, quand vous considérez tout cela, vous vous dites, sans vouloir de mal à personne, qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans le système de santé occidental. Il s’emballe, comme la finance ou l’immobilier, générant des attentes de profit toujours plus excessives, faisant exploser les salaires, les bonus et les dividendes des actionnaires.

Et cela, alors qu’il existe de furieuses disparités et tensions internes : certains n’arrivent pas à nouer les deux bouts alors que d’autres collectionnent les Ferrari, on manque cruellement d’infirmières tant le métier est devenu exigeant et le diplôme difficile à décrocher, et on devra bientôt affronter une pénurie de médecins généralistes hors des grandes villes.
Ne désignons pas de coupables, ni de boucs émissaires car nous conspirons tous à cette spirale infernale : patients jamais satisfaits, entreprises insatiables, praticiens parfois avides. Mais pensons-y au prochain bobo.


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