23/05/2012

Liberté, solidarité, inégalité

Les élections présidentielles françaises viennent de s’achever. On aura beaucoup parlé de la République et de ses valeurs, et de ceux qui prétendent les respecter ou qui sont supposés les trahir. Et nul doute que les valeurs républicaines seront encore très en cour pendant les législatives. Aux Etats-Unis, les primaires républicaines viennent de s’achever et l’on aura aussi beaucoup évoqué les libertés, à défaut de la liberté.
Mais restons à la France et à la devise de la République depuis la Révolution : Liberté, Egalité Fraternité. Il est étonnant de constater que si la liberté et la fraternité – du moins dans sa version plus moderne de solidarité – sont restés des thèmes prisés de campagne électorale, l’égalité a en revanche complètement disparu des discours. Mélenchon y a fait référence, pour dénoncer les salaires mirobolants des patrons, mais sans développer ni la présenter comme une valeur en soi. Tandis que la liberté fut dans toutes les bouches, surtout à droite, et la solidarité (fraternité) dans toutes celles de gauche.
Pourquoi cet oubli ? En cette année du 300e anniversaire de sa naissance, il faut revenir à Rousseau.


Impliqué dans cette célébration en présidant l’association La faute à Rousseau qui aide à produire une cinquantaine de films courts sur le prestigieux citoyen genevois, j’ai été frappé par la haine que suscite encore le philosophe des Lumières. Normalement, après trois siècles, même les personnages les plus controversés font consensus. Ainsi, pour se limiter à Genève, nul ne conteste plus la légitimité de Calvin et de Henry Dunant, même s’ils furent très querellés de leur temps. Tandis que Rousseau provoque encore une détestation, ou en tout cas une réticence polie, chez d’innombrables interlocuteurs.
On peut ne pas aimer beaucoup de choses chez lui, ses naïvetés sur la bonté primitive, sa vie chaotique, l’abandon de ses enfants, ses contradictions, son égotisme, sa misanthropie, son amour aveugle de la nature, mais je crois que ce que beaucoup ne lui pardonneront jamais, c’est son Discours sur l’origine de l’inégalité. Il faut le relire pour comprendre : « Le premier qui ayant enclos un terrain s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : « Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ! » Pour avoir écrit ces deux phrases, magnifiques, Rousseau restera encore pendant longtemps un écrivain dangereux.
Reste donc cette question : pourquoi la société tolère, encourage, voire porte à sa tête celles et ceux qui chantent la liberté (et son avatar, le libéralisme) ou qui scandent le mot solidarité, et pourquoi se défie-t-elle de l’égalité, au point qu’on n’ose à peine l’évoquer dans les discours publics ? Pourquoi la Révolution a-t-elle réussi à imposer la première et la troisième valeur, même si chacune d’elle est revendiquée par une moitié du corps électoral seulement, et a-t-elle échoué à faire de l’égalité une valeur politique attrayante et désirable ?
On peut avancer beaucoup d’explications, comme le montée en puissance d’un individualisme qui abhorre la similitude avec son semblable et qui favorise la compétition à outrance. Mais c’est faible. Car le spectacle permanent et obscène de la croissance des inégalités devrait au contraire contrebalancer les effets de cet individualisme et de cette course perverse à la distinction. Si la valeur égalité reste ignorée, c’est, je crois, à cause de son potentiel de violence. On a vu ce que la lutte pour l’égalité avait entraîné lors des révolutions françaises et russes et on ressent confusément les ravages qu’elle pourrait à nouveau déchaîner si l’égalité devait redevenir une passion populaire. Car la résistance des possédants et la rage des pauvres atteignent rapidement un paroxysme dans ce combat.
Et pourtant il va bien falloir réapprendre à cultiver l’égalité. Sinon, un jour, le couvercle de la marmite pourrait bien exploser à nouveau.






Commentaires

Magnifique.

PS : J'adore Rousseau.

Écrit par : Bertrand Buchs | 23/05/2012

Merci pour cet éclairage à la fois érudit et accessible.
Lorsque j'ai lu Rousseau au collège, je n'arrivais pas à en faire façon. Jeune, on ne comprend pas la complexité, on aimerait des certitudes claires, des évidences qui s'imposent d'emblée.
Rousseau dérange et vous expliquez très bien pourquoi. En vous lisant, je me suis dit : heureusement que Rousseau a existé !

Écrit par : Calendula | 23/05/2012

Très belle phrase, comparable dans son élégance et sa prégnance à celle de Marx sur la religion comme opium du peuple. Et pourtant ...
A les prendre comme mot d'ordre pour une révolution ou même une réforme politique demande certainement quelque réflexion, sinon quelque prudence.
Je n'ai bien évidemment pas les qualités nécessaires pour y procéder de manière sérieuse, mais une ou deux remarques me paraissent aller presque de soi.
En ce qui concerne la phrase de Marx, il me paraît nécessaire de se demander dans quelle mesure le peuple veut et peut se passer d'opium, ou de cet opium-là, et à quels substituts il a éventuellement recours lorsqu'il en est privé.
Pour celle de Rousseau, il me semble que vous passez trop facilement de la dénonciation de la propriété privée à la revendication de l'égalité entre les hommes. Un complément me paraît en tout cas indispensable pour que ce dernier idéal puisse avoir ne serait-ce qu'un chance de réalisation: c'est l'ajout du mot de "plus" devant le terme "égalité".
En effet, rares sont, me semble-t-il, ceux qui ne font pas appel à l'idée d'égalité pour revendiquer une meilleure ou plus grande part pour eux-mêmes, quel que soit l'objet en partage.
Demander une meilleure répartition pour obtenir moins que l'on a déjà est une démarche rare, et si certains en acceptent l'idée ce n'est qu'à condition que tous soient soumis à ce même sacrifice et que le bénéfice pour la communauté (et cette communauté doit être très large pour que le sacrifice soit considéré comme acceptable) soit certain, ce qui ne peut jamais être garanti.
Il est vrai que des expériences menées avec des paires de singes ont montré que quelque chose comme un sens de l'équité pouvait pousser l'un des deux à refuser un avantages si l'autre n'en bénéficiait pas aussi.
Pour ce qui est de la société des hommes, les crises économiques qui frappent actuellement nos pays, de même que les mesures demandées pour lutter contre le réchauffement climatique, sont des terrains relativement favorables pour évaluer le degré d'acceptabilité de mesures qui demandent des sacrifices, que ce soit au niveau général aussi bien qu'individuel.
D'autres expériences, à plus ou moins grande échelle, de politiques se réclamant d'une plus grande égalité ont également eu lieu ou se déroulent actuellement dans le monde pour nous éclairer sur les difficultés auxquelles la mise en oeuvre de cette idée se heurte.

Écrit par : Mère-Grand | 23/05/2012

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