05/06/2012

Contre le fétichisme des diplômes

La Suisse n’a pas de pétrole ni de matières premières et ne peut compter que sur ses cerveaux pour assurer sa prospérité, on ne saurait trop le répéter. Tous les efforts pour développer la formation, la recherche, l’innovation, doivent donc être encouragés. La mise en place des hautes écoles spécialisées, la convergence avec les universités et l’établissement de passerelles entre l’apprentissage et la possibilité d’une formation académique sont à saluer. Le système d’éducation suisse, qui accorde une large part à l’apprentissage en entreprise aux côtés du cursus plus abstrait de la formation universitaire, est d’ailleurs l’une des grandes forces de notre pays.
Ceci étant établi, la construction de ce bel édifice entraîne des dégâts collatéraux qui pourraient s’avérer fort dommageables si rien n’est entrepris pour les corriger. Ce dommage, c’est la fétichisation des diplômes, la sacralisation du parcours académique par rapport à la filière professionnelle, la croyance que la formation théorique l’emporte sur la pratique du métier. Or aucun diplôme, aussi prestigieux soit-il, n’a rendu quelqu’un meilleur ou plus intelligent. Les imbéciles diplômés sont statistiquement aussi nombreux dans leur catégorie que les imbéciles non-diplômés dans la leur.



L’arrivée sur le marché de bataillons de diplômés qui ont tendance à truster les postes de cadres et les fonctions de recrutement fait que l’on sélectionne les candidats sur leur dossier et non plus sur leurs compétences réelles. Ceux-ci ont d’ailleurs rarement l’occasion de rencontrer leur futur employeur en chair et en os. Seuls les candidats académiquement formatés ont leur chance. Malheur à celle ou à celui qui ne maîtrise pas les concepts pré-digérés par l’école ou qui n’est pas à l’aise avec les formules abstraites !
C’est ainsi qu’on évince des milliers de jeunes en difficulté scolaire du marché de l’emploi et qu’on empêche d’accéder à un emploi les chômeurs qui ne maitrisent pas le langage des docteurs en management. Les effectifs des élèves en difficulté explosent et on dépense des fortunes pour compléter la formation des jeunes après l’école obligatoire et réinsérer des chômeurs adultes. Peu à peu, à force dévaloriser le travail « manuel » et les emplois moins qualifiés, le système se transforme en machine à fabriquer des chômeurs de longue durée. Il est inadmissible d’exiger des diplômes invraisemblables pour être engagé à la voirie ou dans une crèche, et des notes impeccables en maths pour servir dans un restaurant ou décrocher le CFC de « logisticien » (magasinier) dans une grande surface. Impossible de devenir palefrenier dans une écurie sans être expert en biologie, en anatomie et en éthologie ou en calcul différentiel. Alors qu’on a le sentiment qu’on peut parfaitement décrocher un diplôme de vétérinaire en ayant juste croisé une fois une vache ou un cheval.
Cette fétichisation à outrance du diplôme est particulièrement choquante dans les professions de la santé et des soins aux personnes, crèches, EMS, hôpitaux. On a créé la formation d’aide-soignant pour suppléer au manque chronique d’infirmières, mais les générations d’assistants de santé qui arrivent sur le marché restent au chômage parce que le corporatisme des gens en place, la peur de la concurrence, la crainte irraisonnée d’une baisse de salaire font barrage, et cela alors même que la demande explose. Le système est parfois devenu si pervers qu’on préfère parfois engager un étranger sans diplôme qu’un jeune avec un CFC, avec toutes les tensions sociales et politiques que cela peut engendrer.
En conclusion, il faut empêcher que – sous le prétexte de préserver et de hausser la qualité – la formation devienne un obstacle à l’emploi et continuer à former des gens selon leurs capacités et selon les besoins réels de l’économie, et non selon les objectifs abstraits que le système et ses serviteurs se donnent à eux-mêmes.
Pour éviter cette dérive, et pour que chacun puisse bénéficier d’une formation et d’un emploi adaptés à ses talents, le rôle des employeurs est essentiel. Les patrons de PME, les directrices de crèches et d’EMS, les entrepreneurs du bâtiment, tous ceux qui ont besoin de collaborateurs qualifiés, mais pas forcément de pointe, doivent se souvenir que les diplômes, pour être importants, ne remplacent ni la compétence réelle ni la motivation.

09:40 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (9)

Commentaires

Bonjour Guy,

Je partage entièrement ton analyse de la situation.
La perversité du système commence déjà au Cycle d'orientation. Par leur formation un grand nombre d'enseignants sont formatés eux-même dans le moule "collège - université". Il y a une hiérarchisation des filières post-obligatoires. 1er choix: collège-université, 2ème choix: cursus menant aux HES, 3ème choix: ECG, 4ème choix: CFC. Ils ne sont pas conscients de la valeur de l'apprentissage en dual ou en école professinnelle. L'OFPC devrait aller dans les CO pour présenter la richesse et la diversité des formations existantes aux maîtres comme aux élèves.

Guy TORNARE

Écrit par : Guy Tornare | 05/06/2012

C'est tout à fait exact. De nombreux jeunes et moins jeunes très compétents dans leur domaine (en informatique par exemple) sont laissés pour compte car ils n'ont pas de diplôme.
Ca me rappelle une petite histoire :
La théorie c'est quand on connait tout mais que rien ne marche
La pratique c'est quand on ne connait rien mais que tout marche.
Bien des DRH devraient méditer cette histoire et prendre plus de temps à lire les CV et à interviewer les divers candidats. Mais en moyenne ils ne prennent que 30 à 60 secondes pour lire un CV et hélas ne se concentrent que sur les diplômés.
Pas de diplôme ... poubelle !
J'ai eu personnellement une expérience de ce genre. Je suis diplômé EPZ en physique. Et comme j'ai dirigé plusieurs entreprises, j'ai voulu donner des cours de marketing et de management dans une école à Genève. Et oh surprise, on m'a demandé si j'avais un diplôme. Oui, en physique, mais ça n'a rien à voir avec le marketing et le management. Si si, sans diplôme vous ne pouvez pas enseigner.
Et voilà, quelles que soient ses compétences, une personne sans diplôme n'est même pas digne qu'on lui prête attention.
Et j'ai croisé beaucoup de diplômés dans ma carrière. Et je peux vous affirmer que beaucoup étaient de parfaits imbéciles.
A tel point que dans la dernière entreprise que j'ai créée, je n'ai engagé que des chômeurs sans diplômes. Mais des gens qui d'une part en voulaient et d'autre part qui connaissaient leur boulot. Et ce fut une superbe réussite.
A bon entendeur !

Écrit par : Lambert | 05/06/2012

Je partage entièement vote avis!
Ca fait plaisi de lire votre article, j'avaiss d'ailleurs aussi parler de ceci dans mon article "Délivrer un CFC aux personnes exerçant un métier durant 7 ans dans la même entreprise.".

Je m'apprête aussi à écrire un article qui pousse le raisonnement encore plus loin. A savoir "revaloriser les sots métiers".
Il est terrible de voir la baisse de qualité de certains secteur d'activité du fait que les métiers ont largement été dévalorisé. Des métiers pourtant magnifique et necessaire.

On oublie parfois de dire que certains "peintre en batiment", "serrurier", "ferblantier", "paysagiste" vivent bien mieux et paient bien plus d'impôts que certains universitaire qui ont fait de longues études et plein de diplome.

Il est grand temps de redonner un peu de couleur aux métiers que les élites ont spoiliée et rabaissés. Exemple du métier de maçon qui a mauvaise réputation à cause de la mauvaise gestion et la folie des grandeurs de certains architectes. QUi leur met sur le dos les résultats des demandes impossible à tenir, juste pour se voir attribuer un projet.

Ces dernière années on a surtout donné des moyens aux "élites" en mettant de côté tous les autres qui font pourtant autant parti du tissu économique du pays et de la région.

Écrit par : DdD | 05/06/2012

on ne peut qu'abonder dans le sens de l'article ,il existe aussi d'excellents autodidactes pas forcément appréciés à première vue,car touche à tout et l'oeil à tout . Mais sur lesquels on peut vraiment compter car polyvalents à souhait,ce qui dans une entreprise est aussi fort appréciable

Écrit par : lovsmeralda | 05/06/2012

C'est bien joli tout cela, mais quand on voit que pour postuler à n'importe quel poste, fût-ce un poste sans qualification préalable, il faut aujourd'hui présenter un CV plus une lettre de motivation (sic!) et qu'il est très rarement donné à un postulant la possibilité de prouver son aptitude à accomplir, ou du moins apprendre rapidement un travail sur le tas, que les diplômes viennent presque avant le piston pour avoir la moindre chance de passer tous les barrages mis en place, il ne faut guère s'étonner que les parents, cédant à la panique de retrouver leurs enfants chômeurs à leur charge et sans logement, fassent tout pour faire suivre à leurs enfants les cursus traditionnels propres à calmer leurs angoisses.

Écrit par : Mère-Grand | 05/06/2012

La méthode du compagnonnage industriel était, et reste la meilleur formule. Le cerveau sert à réfléchir, mais aussi à agir.

En France les énarques représentent la médiocrité lorsqu'ils sont en entreprise, encore plus lorsqu'ils sont portés au pouvoir.

Un très bon chirurgien est quelqu'un qui allie la pratique à la théorie. Il est donc à la fois manuel et intellectuel.

Un scientifique à la même démarche.

L'écrivain, le mathématicien, le professeur n'ont pas la même, mais ils doivent compenser ailleurs par d'autres centres d'intérêts, formation permanente, informations, sport etc...

Un capitaine de bateau lors d'une tempête s'en remet à une navigation à vue et son cerveau bien fait avec l'aide de son équipage; pas à ses instruments de navigation automatiques.

Le diplôme n'est qu'un papier qui indique que la personne a acquis tel savoir à l'instant T; elle a donc des bases -supposées- pour fonctionner. Comme rien n'est linéaire, sauf dans la fonction publique et encore, le développement personnel est un parcours -multiple- en parallèle d'un objectif prédéfini, afin d'acquérir tous les réflexes et la maîtrise.

Exemple, le savoir faire et le savoir être sont indissociables.

Écrit par : Pierre NOËL | 06/06/2012

Même si ce n'est pas le sujet, je porte cette vidéo à votre connaissance, il faut que le monde entier réagisse. Merci.

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=sxGWlOQZyEs#t=0s

Écrit par : Pierre NOËL | 06/06/2012

Et quand on voit que les enfants de paysan ne pourront pas s'occuper des vaches de la famille sans avoir fait 2 ans d'études, cela démontre bien qu'il y'a un problème quelque part. Que certains incompétent justifie leur salaire en imposant aux autres d'avoir les mêmes diplômes qu'eux.

A force de vouloir trop de perfection, on en oublie l'essentiel.

Écrit par : DdD | 06/06/2012

Mon cher Guy,

Merci et bravo, pour cet excellente analyse que je partage totalement.
A la lecture des commentaires, je suis heureux de constater, que nombre de personnes, ont encore les pieds sur terre.

A quand un cursus scolaire dans sa totalité qui intègre, le savoir faire et le savoir être, car comme dit si justement Mr Noël ils sont indissociables.

Écrit par : Antonio Nastasi | 08/06/2012

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