02/08/2012

Les tabous et non-dits du drame syrien

Voilà déjà quinze mois que la Syrie est à feu et à sang. L’hécatombe n’est pas prête de s’arrêter. Au contraire, le conflit redouble d’intensité. Sur le terrain, les rebelles se sentent pousser des ailes grâce aux financements et aux armes livrées par l’Arabie saoudite et le Qatar via la Turquie, avec le soutien des Occidentaux, et font désormais jeu égal avec l’armée régulière de Bachar El-Assad, laquelle profite des tanks, canons et missiles de son allié russe. Et sur le front diplomatique, la mission de Kofi Annan bute contre l’obstination des Occidentaux à exiger le départ du président syrien comme préalable, et le refus tout aussi opiniâtre des Russes et des Chinois d’abandonner une partie qu’ils estiment pipée.
Dans un tel climat, le conflit, avec son cortège de massacres quotidiens, est parti pour durer longtemps, sur le modèle afghan. Le scénario libyen - une victoire rapide des rebelles – ne se répètera pas. Si l’on veut vraiment rétablir une paix durable et instaurer une démocratie digne de ce nom en Syrie, il convient de respecter davantage les faits et les forces en présence.
Premièrement, le régime baasiste du président Assad n’est pas aussi impopulaire qu’on veut bien le dire. Les laïcs, les femmes, les minorités religieuses, certains clans sunnites ne le trouvent pas aussi pendable que le voudraient les chancelleries et les medias occidentaux. La réalité est légèrement plus complexe que le cliché du gentil rebelle contre le méchant Assad. On n’est pas dans la Libye de Khadafi.
Il convient ensuite de voir qui sont les rebelles, qui les arme et dans quel but. Le renversement d’une dictature justifie-t-il qu’on soutienne n’importe qui n’importe comment, au risque de créer une poudrière salafiste ou de pérenniser une guerre civile au milieu du Moyen-Orient ? Une fois Assad parti, qui pourra empêcher les extrémistes islamistes de triompher et de liquider leurs adversaires laïcs?


Encore un mot sur le respect des droits de l’homme dont on semble faire grand cas en Syrie. Cette préoccupation est louable et chaque mort du conflit syrien est un mort de trop. Mais la façon dont l’Occident instrumentalise une fois de plus les Droits de l’homme dans ce cas précis décrédibilise beaucoup son action : comment expliquer cette focalisation sur la Syrie et ignorer le Kivu et ses millions de femmes violées et torturées, d’enfants tués, de paysans massacrés depuis dix ans dans l’indifférence totale des gouvernements et des medias occidentaux? Ces choix sélectifs n’encouragent pas les Russes et les Chinois à faire confiance aux Européens.
A terme, le départ d’Assad et la victoire des rebelles sont probables. Mais le vrai enjeu n’est pas là : il s’agit non pas de gagner la guerre, mais de gagner la paix. Et cela, c’est beaucoup plus difficile, car il faut accepter d’écouter toutes les parties en présence, représentants du régime baasiste et forces rebelles, ainsi que, sur le plan international, les Russes et les Chinois. Et même les Iraniens, pourquoi pas, puisqu’on tolère bien que le régime wahhabite saoudien arme les rebelles.
Une telle attitude signifie que l’Union européenne, qui a pris fait et cause pour les rebelles, retrouve ses habits d’arbitre, retrouve un zeste d’impartialité, et exige, comme le souhaite d’ailleurs Kofi Annan, que tous s’asseyent autour d’une même table, sans conditions préalables. Ainsi, exiger la tête d’Assad et son jugement pour crimes de guerre n’est pas de nature à créer un climat de négociations favorable et n’incite pas à la mansuétude sur le champ de bataille. En revanche, si l’Union européenne décide de faire pression sur les rebelles en restreignant les livraisons d’armes, de soutenir le plan Annan en forçant toutes les parties à négocier, et à donner des garanties pour que subsiste un certain équilibre des forces entre les laïcs et les religieux, entre la majorité sunnite et les minorités religieuses, tout redevient possible.
Le but n’est pas de garder ou d’éliminer Assad, mais de construire la Syrie de demain, en préservant son unité territoriale, sa diversité ethnique et religieuse, et ses grands équilibres internes. Cela suppose que les forces qui soutiennent encore Assad soient rassurées, aient le temps de s’organiser sur le plan politique et soient assez confiantes pour se passer de lui et se confronter aux islamistes victorieux sans craindre pour leur vie.

10:39 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (8)

Commentaires

Là, vous faites allusion aux banquiers de Damas ?

Écrit par : Corto | 02/08/2012

Maintenant, que ce qui va suivre ne sera pas joli à voir, nul doute, mais n'en profitez pas pour vouloir faire passer les assad pour canards sauvages !!

Ce sont eux qui ont ammenés la Syrie dans ce bourbier, eux et quelques complices, toujours les mêmes et partout où il y a des massacres !!!

Écrit par : Corto | 02/08/2012

"en préservant son unité territoriale", là vous plasantez j'espère ??

Sachez que les kurdes ne l'entendent pas du tout comme ça et ils ont plus que raison !!

Vous qui défendez la corruption palestinienne, seriez-vous un adepte de pas d'état pour les kurdes ?

cela ne m'étonne même pas !!!

Écrit par : Corto | 02/08/2012

J'apprécie beaucoup la pertinence de vos propos. Nous ne devons plus réfléchir comme des enfants avec la simplicité des bons et des méchants. Il est temps de percevoir toutes les forces sous-jacentes surtout celles qui se drapent du droit et des "bonnes manières" mais qui utilisent les armes fortes et grossières pour obtenir ce qu'elles désirent.

Écrit par : Marie-France de Meuron | 02/08/2012

Toutes mes félicitations pour votre clairvoyance, sauf sur ce point:
"La réalité est légèrement plus complexe que le cliché du gentil rebelle contre le méchant Assad. On n’est pas dans la Libye de Khadafi."
Le fait que les Suisses ont été pris en otage par le gouvernement gauchiste genevois ne devrait pas à ce point vous aveugler. L'état actuel de la Libye a amené l'invasion du nord du Mali par la pire racaille fasciste musulmane possible. Je n'ai jamais douté une seule seconde que l'Aqmi était une création de ce fumier de Khadafi, mais il les gardait sous son contrôle pour soutirer du fric aux occidentaux. maintenant, ils sont hors de contrôle de qui que ce soit...
Khadafi était évidemment une ordure, mais il fallait vraiment être le roi des cons pour arrêter son fils, et la connerie, ça se paie.
Après cela, on pourrait évoquer la connerie des Américains qui ont donné le pouvoir à leurs pires ennemis en Irak, les chiites arabes alliés aux chiites perses, en faisant assassiner le bon papa Saddam, juste quelques milliers de morts à son actif, bien au-dessous de n'importe quel dirigeant arabe...

Écrit par : Géo | 02/08/2012

ça n'a pas si rien à voir que ça :

Egypte: le général Tantawi conserve son poste à la Défense
Le maréchal Hussein Tantaoui, chef du Conseil suprême des forces armées, conservera son poste de ministre de la Défense dans le prochain gouvernement égyptien, a annoncé ce jeudi le chef du gouvernement, Hicham Kandil. M. Tantawi a été ministre de la Défense de l'ancien président Hosni Moubarak pendant vingt ans avant de prendre la tête de la transition à la chute du "raïs" en février 2011.

Écrit par : Corto | 02/08/2012

Votre billet a le mérite de montrer combien les fils sont bien emmêlés dans cette région où se jouent des enjeux majeurs de domination et de contrôle d'un territoire qui dépasse largement les frontières de la Syrie.

Écrit par : Michèle Roullet | 02/08/2012

L'europe depuis le début du commerce maritime est dépendante du moyen-orient, maintenant que tout fonctionne au pétrole, l'Europe dépend encore plus du moyen-orient.

Pendant deux siècles, spécialement depuis que Napoléon à trainé dans le coin et par la suite aux ottamans, les anglais ont semés leur pagaille dans le jeux de boules, les pays arabes se sont organisés avec d'un coté les russes et de l'autre, les américains, l'Europe depuis une bonne cinquantaine d'années a perdu ses bastions moyen-orientaux !! Non seulement son influence, mais également ses repères, il n'y a que Marie-José Asnard l'ancien premier ministre espagnol qui l'a compris, mais personne ne veut l'écouté.

L'Europe sans ses influences dans le moyen-orient, hormis sa dépendance au pétrole, ne peut qu'éttoufer sur elle même, au nord la Russie le sait mieux que tous et les turques attendaient un geste positif des européens, et vu le non européen, très vexés, ils ont versés vers leurs voisins musulmans et le courant est coupé entre l'Europe et l'Asie.

Le fait que les pays arabes ayant votés récemment pour des tendances religieuses démontre clairement un retrait des arabes vis-à-vis de la culure occidentale, du coup, le grand continent Europe-Afrique-Asie est coupé en trois, cette coupure, rupture, est maintenant consommée et le clou s'enfonce plus profondément chaque jour, notamment à quoi nous assistons en Syrie, le fossé entre l'Europe et le "reste de cet immense continent" se creuse à grande pelletées.

Cette crise syrienne, certainement programmée avec le départ des communistes du parti central soviétique, ce semblant d'équilibre tenu d'une main de fer par les russes, tombe comme tartine sur le sable et pas du coté pain, donne un aperçu de la fragilité géo-stratégique européenne et sa dépendance concernant ses ouvertures sur le reste du monde.

La force de l'Europe passée, avec ses routes commerciales et ses nombreuses nations se retrouve unie et de plus en plus seule. Il n'y a pas 10 ans, chacun des pays se distinguait de ses voisins et formait un quatième de cette intelligence plurielle et commune à cette Europe riche de part ses différences, maintenant se retrouve d'un bloque et coupée et rejetée par tout ce qui l'entoure !

Sans doute que cette nouvelle identité déplait au reste du monde et que les boulversements observés dans le monde arabe sont liés à cette sorte d'union lourdingue et pas très convainquante, insécurisante.

Cela faisait de siècles et plus précisément des décénies que le pan-arabisme cherchait la clé de la non-désunion et voilà que soudainement c'est l'Europe qui prend la tête de ce marathon mondial, ou du moins européen, afraicain-asiatique.

D'un coté on assiste à une union vacillante et de l'autre, le morcellement du dernier cadeau européen fait au monde musulman, ces frontières laissées comme un dernier cadeau empoisoné par cette Europe voulant s'approprier cette union qu'elle n'a pas su imposé à ses voisin musulmans il n'y a pas 65 ans !

D'une part cette Europe voulant se faire aussi grosse que le boeuf et juste à ses cotés, un monde arabe qui tente de se sanctuarisé dans des traidtions tribales et ancestrales ! Les ambitions européennes sont elles à la hauteur des rétractations de ce monde arabe visant les régimes de kalifats abandonnés suite aux promesses grandiloquantes des "europes" d'hier ?

Ces étirements vont ils aboutirent sur le déchirement de deux cultures interdépendantes et à cause d'une union un peu osée et ne tenant pas compte de son entourage "proche", disons son unique entourage direct ?
Le monde arabe ayant échoué dans toute tentative d'union et cela en ayant hérité de frontières laissées en grande partie par les européens, ne fait que de reculer encore plus face à nouveau "monstre" que l'Europe croit réussir à entasser à coups de crises et de grands discours ?

C'est mon avis, et les européens ne vont pas tarder de récoltés des effets secondaires à ce projet quelque peu mégalomane !!!

Écrit par : Corto | 02/08/2012

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