21/01/2013

Gouverner un canton, développer une région

C’était le sujet de la rencontre électorale organisée par le PDC à Collonge-Bellerive jeudi dernier. Qu’est-ce que gouverner un petit territoire dans un monde en crise ? était la question qui m’était posée en particulier. Je vous livre l’essentiel de ma réponse : c’est une question importante pour deux raisons.
La première, c’est que je suis un fan et un pratiquant de la région depuis 40 ans. J’ai commencé à pratiquer la région à l’âge de 12 ans en venant faire mon collège au Bouveret au bord du lac, puis en passant, à 18 ans, une année à Thonon au Lycée Saint-Joseph pour terminer mon bac, que j’ai passé à Annemasse et à Annecy, avant de m’installer définitivement à Genève il y a 37 ans. Je n’en ai plus bougé, mais j’ai recommencé à pérégriner professionnellement, sur l’autre rive cette fois, puisque j’ai pendulé pendant quatre ans à Lausanne quand j’ai travaillé pour le Magazine Bilan et le Nouveau Quotidien. C’est dire que j’ai arpenté la région franco-valdo-genevoise dans tous les sens. C’est d’ailleurs à Bilan, il y a 20 ans, que nous avons commencé à faire émerger dans la conscience des Genevois la notion de « croissant d’argent lémanique », par opposition au « triangle d’or zurichois », en association avec l’IREC à Lausanne et l’AGEDRI (association genevoise pour le développement des relations interrégionales) à Genève. Avec Paul Gilliand et Pierre Milleret, ancien député et président du Grand Conseil PDC, nous avions d’ailleurs organisé à la Cité universitaire un grand colloque de l’AGEDRI sur ce thème, en 1990, colloque qui avait fait date.


Je n’ai jamais cessé depuis lors de m’investir dans la région, d’abord à la tête de la Tribune de Genève, où j’ai créé la première page d’information sur la France voisine, puis dès mon entrée au PDC en me battant pour le CEVA en qualité de président d’ALP-Rail, et en multipliant les initiatives en faveur de la région, dont l’une des plus importantes fut le lancement des Assises transfrontalières en juin 2010, assises qui ont regroupé l’ensemble des élus genevois, vaudois, gessiens et savoyards afin d’essayer de donner une substance politique à la construction de la région. L’argent étant le nerf de la guerre, j’ai aussi déposé une motion pour encourager le financement d’infrastructures transfrontalières, motion qui est actuellement à l’ordre du jour du Grand Conseil.
Pourquoi est-ce que je vous dis tout cela ? Pour une seule et unique raison, qui est la seule vraiment importante : Genève non seulement peut, mais doit réussir sa régionalisation. Sans cela, elle est condamnée à péricliter et à végéter car elle est devenue trop petite pour survivre seule dans un monde globalisé. Pour Genève, ce défi est le plus important du XXIe siècle. Et c’est peut-être aussi le plus difficile de son histoire. C’est en tout cas une révolution copernicienne.
Pendant toute son histoire moderne, depuis Calvin, Genève s’est en effet construite sans la région, et même contre la région. Elle a enregistré ses plus grands succès en rejetant la Savoie, c'est-à-dire la région. Elle a rayonné sur le plan spirituel avec Calvin, elle a rayonné sur le plan intellectuel avec Rousseau et ses scientifiques renommés les de Candolle, de Saussure, Piaget et autres, elle a marqué l’histoire humanitaire avec la Croix-Rouge, elle a bâti sa prospérité sur la finance internationale et les multinationales, mais elle a toujours été incapable d’acquérir et de gérer un territoire, et incapable de nouer des relations de bon voisinage avec ses voisins immédiats. Pour préserver son indépendance de cité-Etat, elle a admirablement su faire de la haute politique avec les cantons suisses, les rois de France, les Provinces Unies hollandaises ou les Etats-Unis, mais elle n’a jamais réussi à établir des liens politiques, économiques et humains durables avec les habitants de la Haute-Savoie et du pays de Gex. Au contraire, elle les a repoussés lorsque l’occasion lui en était offerte en 1815 et en 1860.
On en paie encore les conséquences maintenant. Or, aujourd’hui, la création d’une vraie région transfrontalière est devenue une nécessité impérative et cette tâche, c’est à nous démocrates-chrétiens qu’il revient de l’accomplir.
Bien sûr, d’énormes progrès ont été faits depuis 30 ans. Avec l’accord de 1972, on a créé le Comité régional franco-genevois et l’imposition à la source des frontaliers avec une rétrocession aux communes françaises voisines. Et on a multiplié les coopérations lémaniques avec nos amis vaudois – que l’on considérait encore comme des ennemis il y a 15 ans ! Nous sommes aujourd’hui en train de constituer le comité de pilotage du Groupement local de coopération transfrontalière qui devrait assurer la gouvernance du projet d’agglomération. Tout cela est fort bien et je l’approuve de toutes mes forces. Mais il manque encore une chose essentielle : la volonté ! La volonté d’aller de l’avant sans faille, la volonté de jouer notre rôle de leader à la tête du Grand Genève et la volonté de sortir d’une vision purement technocratique de la gouvernance de la région.
On a en effet trop l’impression que le Conseil d’Etat avance à reculons, en se bouchant le nez, promouvant d’un côté le Grand Genève mais défendant de l’autre une prétendue préférence cantonale contre les frontaliers, vantant le projet d’agglo d’un côté mais critiquant de l’autre la façon française d’agir et de se comporter, mettant en avant d’un côté les problèmes communs de sécurité mais dénonçant de l’autre la délinquance importée de France. Les problèmes existent, ils sont réels et il ne faut pas les nier, mais il faut une vision, une ligne et un engagement clairs pour les surmonter.
Ce manque d’allant explique l’absence de leadership : contrairement aux Vaudois, Valaisans ou Bernois, les Genevois n’ont pas d’expérience dans la gestion d’un territoire, comme je l’ai dit. Privés d’hinterland depuis cinq siècles, nous n’avons pas acquis cette expérience, nous ne savons pas ménager les susceptibilités ni nous adapter aux différences de cultures et de pratiques locales. Une majorité de Genevois voit Genève, Genève… et point final !Tout le reste est terra incognita ou presque. Genève n’arrive donc pas encore à se penser comme la capitale métropolitaine d’une région en devenir, et elle n’assume donc pas son rôle de leader naturel ni de centre économique, culturel et politique de cette entité.
Enfin, l’élaboration même du projet d’agglo souffre d’une approche purement technocratique. Le CRFG, dont j’ai été le vice-président un an, fonctionne comme une usine à gaz. Le projet d’agglo est d’abord une affaire d’experts et de technocrtates. Il reste abstrait et manque de substance politique, de chair, d’incarnation.
Or je suis convaincu que c’est à nous démocrates-chrétiens qu’il revient d’incarner et de réaliser la construction politique de la région. Quand le maire d’Annemasse Christian Dupessey m’a invité aux cérémonies du 14 juillet à Annemasse dans le cadre des échanges 1er Août-14 juillet que nous avions organisés avec Daniel Rosselat à Nyon, j’ai été frappé de voir sur le Monument aux morts d’Annemasse des noms comme Mabut ou Thorens. Des noms de grandes familles démocrates-chrétiennes genevoises. C’est en réalité tout à fait normal, puisque notre parti est issu de l’intégration des communes réunies, précédemment savoyardes, au canton de Genève en 1815. Mais cela signifie quoi, sinon que c’est à nous, le PDC, grâce à notre ancrage local unique, de réaliser concrètement la gouvernance de la région franco-valdo-genevoise ! Ce que les grands démocrates-chrétiens de l’après-guerre ont réalisé en faisant l’Europe, les Monnet, Schuman, de Gasperi et Adenauer, nous devons le faire au niveau genevois car nous sommes les seuls à posséder ce sens du terroir, et j’allais dire du devoir, transfrontalier !
Les idées ne manquent pas pour ancrer ce projet dans la réalité et l’imaginaire des gens : créer peu à peu un parlement transfrontalier à partir des Assises transfrontalières, nommer un conseil régional fixe et visible, créer un vrai fonds d’équipement transfrontalier du Grand Genève, actionner la Berne fédéral qui vient d’ailleurs d’inscrire les projets transfrontaliers dans son programme de politique étrangère et de nommer un ambassadeur chargé des questions transfrontalières comme l’ont fait les Français de leur côté en confiant cette responsabilité à l’ancien consul de France à Genève. Et enfin, pourquoi ne pas inviter les Savoyards à défiler au cortège de l’Escalade à l’image des Alliés qui ont bien su le faire en invitant les Allemands à la commémoration du débarquement de Normandie. Après 500 ans, il est temps de faire la paix non seulement avec la Savoie, mais avec les Savoyards et les Gessiens qui sont tous membres de la même communauté de destin.
Car c’est par l’action et la volonté qu’on gouverne en temps de crise et que nous aurons les logements, les emplois et les transports que nous souhaitons tous pour Genève.
Merci de votre attention.

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