20/02/2014

2014, année de tous les possibles pour la Suisse


Si 2013 aura été un bon cru pour la diplomatie suisse, grâce à sa participation au G20 de Saint-Pétersbourg, l’année 2014 pourrait être meilleure encore. Le cumul des deux présidences, celle de la Confédération et celle de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, apporte des atouts puissants dans le jeu de Didier Bukhalter. Un hasard qui ne s’était encore jamais produit et dont n’avait pas bénéficié le dernier président suisse de l’OSCE, Flavio Cotti, en 1996.
Bien sûr, l’OSCE n’est pas une organisation puissante dont les décisions sont contraignantes. Les affaires s’y traitent par consensus plutôt que par la force. Mais les Suisses sont plutôt doués pour créer les conditions du consensus et le moindre qu’on puisse dire, c’est qu’avec les tensions qui règnent actuellement entre l’Union européenne et la Russie à cause de l’Ukraine, le besoin de consensus se fait criant. Du coup, la Suisse a une occasion inespérée de jouer les bons offices aux plus hauts niveaux, avec un accès facilité aux chefs d’Etat. Ce qui n’est pas un mince avantage lorsque, par ailleurs, il s’agit de négocier de nouveaux accords bilatéraux avec les dirigeants européens. Une négociation n’empêche pas l’autre.


Mais restons-en à l’OSCE et au rôle que la Suisse pourrait y jouer. Premier atout, la Suisse est en excellents termes avec la première puissance de la région, la Russie. En invitant la Suisse à participer aux travaux du G20 de Saint-Pétersbourg l’an dernier, la Russie a amené ces relations « à une intensité rare », note-t-on à Berne. Comme la Russie compte dans tous les conflits qui pèsent sur la région, c’est un avantage évident. De plus 2014 sera l’année du bicentenaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la Suisse et la Russie et multipliera donc les occasions de contact, à commencer par la JO de Sotchi. Second atout, la Suisse entretient des contacts réguliers et connaît bien tous les partenaires orientaux de l’OSCE, des Balkans à l’Asie centrale en passant par le Caucase. Soit par le réseau des pays qui forment « l’Helvetistan » aux conseils du FMI et de la Banque mondiale, soit par ses liens privilégiés au Kosovo ou avec la Géorgie dont elle représente les intérêts en Russie depuis la guerre de 2008.
Ce contexte favorable, augmenté par la double présidence, pourrait donc permettre à la Suisse d’exercer ses talents de médiatrice discrète dans la plupart des dossiers de l’OSCE.
A commencer par l’Ukraine, paralysée par sa division entre pro-occidentaux et pro-russes et sans cesse ballotée entre les maladresses et les promesses illusoires de Bruxelles et les pressions de Moscou. Les Ukrainiens sont face à un choix impossible et ne peuvent choisir entre les deux, un peu comme les Suisses que l’on sommerait de choisir entre l’Allemagne ou la France. Dans ce dossier miné, les Russes verraient d’un bon œil une médiation suisse, ne serait-ce que pour rappeler aux Européens que les divergences ne sont pas tant économiques que militaires et géopolitique. La dimension sécuritaire n’est jamais mentionnée par les médias et les dirigeants occidentaux bien qu’elle soit au moins aussi importante que le gaz pour la Russie. Or, à travers le rapprochement avec l’Union européenne, c’est l’adhésion à l’OTAN qui transparait, l’Union européenne ayant toujours trainé l’OTAN dans ses fourgons lorsqu’elle faisait mine de s’ouvrir à l’Est. Pour la Russie, il est et sera toujours inacceptable que l’Ukraine bascule dans l’OTAN et passe corps et bien dans le giron du bouclier anti-missile américain dirigé contre elle. Le maintien de l’Ukraine comme Etat-tampon entre elle et l’OTAN est un impératif sécuritaire et géopolitique catégorique. La Suisse peut ramener un peu de raison dans cette affaire et contribuer à éviter que l’Europe ne bascule dans une nouvelle guerre froide. Elle sait mettre en avant ce qui réunit plutôt que ce qui sépare, en portant l’attention sur des préoccupations communes, fussent-elles triviales. Les sujets ne manquent pas : lutte contre le terrorisme et les cyberattaques, migration illégale ou trafic d’êtres humains. En avril, la Suisse a d’ailleurs prévu d’organiser une conférence sur la lutte contre le terrorisme dans le respect des droits de l’homme à Interlaken.
Dans les Balkans et le Caucase du Sud, la Suisse dispose de deux rapporteurs spéciaux, l’ambassadeur Gérard Stoudman, qui a dirigé le GCSP à Genève, et l’ancien directeur du CICR Angelo Gnädinger. Tous deux pourront avoir des accès à haut niveau. Dans les Balkans, les guerres étant finies, on pourra se concentrer sur les mesures de consolidation de la paix, processus électoraux, logement, normalisation du commerce et des déplacements, afin de favoriser la transition vers une pacification et une démocratisation effectives.
Dans le Caucase, la situation est plus complexe, avec deux conflits gelés. Les choses s’améliorent entre l’Ossétie et la Géorgie, de même qu’en Abkhazie, en dépit des tensions provisoires dues aux mesures de sécurité avant les JO de Sotchi. Mais ici aussi, la multiplication de petits gestes concrets peut faire avancer les choses. Au Haut-Karabakh en revanche, le conflit est complètement gelé. Il a même empiré ces derniers temps avec les discours agressifs de Bakou et la multiplication des tirs de snipers. Aucune solution n’est en vue et le mieux qu’on puisse espérer est un gel des opérations militaires. Sur le plan diplomatique, le dossier est de toute façon géré par le groupe de Minsk et ne relève pas directement de l’OSCE.
L’Asie centrale sera également au cœur des préoccupations en 2014, avec des changements géopolitiques d’importance suite au départ des troupes de l’OTAN de l’Afghanistan. On craint notamment des effets déstabilisateurs sur le Tadjikistan, dont le régime n’est déjà pas très stable, ainsi que sur l’ensemble de la sous-région. Le chef des 150 collaborateurs de la mission de l’OSCE à Duchambe est aussi un Suisse, Markus Muller, et il aura fort à faire pour veiller au grain et éviter une déstabilisation générale. Le rapprochement des Etats-Unis avec l’Iran n’est sans doute pas étranger à cette nouvelle donne, les deux pays ayant des intérêts communs à ce que la déstabilisation et le terrorisme sunnite d’Al-Qaida s’étende aux autres pays d’Asie centrale après le départ des troupes de l’OTAN.
On le voit, la présidence suisse n’est pas sans moyen et peut agir en médiatrice dans plusieurs dossiers en déployant toute son habileté à créer des consensus. Au sein de l’OSCE, les décisions se prennent par consensus, ce qui oblige du coup à avoir l’agrément de toutes les parties, y compris Européens de l’Ouest, qu’il s’agira aussi de rencontrer dans le cadre des accords bilatéraux Suisse-UE. Pour Didier Bukhalter, que son tempérament porte plutôt à l’understatement qu’au surjeu narcissique, ce sera un rôle sur mesure. Mais à condition de gérer l’agenda et le stress car le champ d’action est si immense et si multiple, entre la gestion des séances du Conseil fédéral du mercredi et celle des affaires du vaste monde, qu’il risque de dépasser les capacités physiques d’un seul homme.

10:41 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Merci pour cette bonne analyse qui nous sort des pleurnicheries actuelles!

Écrit par : Michèle Roullet | 20/02/2014

J'espère, Monsieur Guy Mettan,
que Didier Burkhalter dispose de personnels conséquents dans son dicastère, tant dans la délégation de représentation que dans la gestion, pour assumer des tâches aussi nombreuses et majeures.

Le fait qu'un représentant d'un pays qui vient d'affirmer sa souveraineté préside une organisation comme l'OSCE, peut faire réfléchir plusieurs de nos voisins européens sur leurs propres actes de violation du droit international, en l'abandon de leur propre souveraineté pour servir la cause et les intérêts qui ne sont pas les leurs. C'est une véritable trahison lorsque pour participer aux ingérences armées et aux opérations de déstabilisation d'un État légitime tiers, ils mentent et travestissent les réalités.

J'apprécie les grandes qualités de notre Président des Affaires Étrangères mais je m'interroge sur la réelle influence que pourrait avoir la Suisse dans cette organisation hormis le grand honneur qu'on lui fait de le présider.
Comme vous le soulignez fort bien, " Le rapprochement des États-Unis avec l’Iran n’est sans doute pas étranger à cette nouvelle donne, les deux pays ayant des intérêts communs à ce que la déstabilisation et le terrorisme sunnite d’Al-Qaida s’étende aux autres pays d’Asie centrale après le départ des troupes de l’OTAN."
J'en viens à me dire que, au fond, les efforts de la Suisse n'auront fait que différer à plus loin ou à plus tard les volontés impériales de déstabilisation. Il est fort regrettable que notre sagesse, notre modération et notre culture du consensus ne produisent aucune influence sur les membres de cette organisation.
Cette organisation, je la soupçonne de n'être qu'un des think-tank de l'OTAN, pratiquement propriété des USA par son commandement.

Faut-il surestimer cette organisation dont ses missions sont de développer les instruments de la sécurité et apporter une certaine solidarité par la coopération?
Vu les évènements que vous citez, en Ukraine dont le scénario ne diffère pas de celui que vit la Syrie depuis plus de trois ans, que peut dire ou prononcer la présidence Suisse pour calmer les appétits du principal fauteur de troubles: les USA, et les agressivités des subalternes: la France, pays de l'UE et la Turquie pour l'instant dans sa jupe?

Pour la sécurité de la Suisse, il serait peut-être temps de faire comprendre aux gouvernements de l'UE qui ne cesse de la dénigrer, qu'il faudrait cesser rapidement de soutenir, comme vous le dites, "le terrorisme sunnite d’Al-Qaida" et j'ajoute, tous les autres mercenaires religieux ou areligieux très armés et payés par une pléthore de pays vassalisés par les USA. Ceux-là qui sont membres influents de l'UE et qui sont en sursis de faillite économique et diplomatique et qui nous lègue un débordement destructeur.

Pour notre sécurité, nous ne voudrions pas que ces dirigeants et leur président, par leur irresponsabilité, participent à faire grossir des armées privées et libres qui vont pulluler partout en Europe et que nous retrouverons sur notre territoire.

Si vous considérez que la tâche est immense pour notre Président national, je penser qu'il lui faut et qu'il nous faut à nous, peuple Helvète, dénoncer ce qui contrevient et qui contrefait les buts et missions pour lesquels l'OSCE a été mis en place; et ne pas avoir peur de dénoncer les délits des pays européens qui apportent leur étroite collaboration dans les opérations de déstabilisation.

La Suisse, doit penser dès maintenant à s'inscrire dans une future société des nations, toutes, égales en droit et en voix, dans quelque région où qu'elles se trouvent. Dans un programme mondial pour la paix, un monde multipolaire, un rééquilibrage des forces et une meilleure harmonisation des échanges tout en respectant les capacités de chacune. Un monde dans lequel la Russie, la Chine, l'Inde, l'Iran, comme d'autres des Amériques Latines, ont leur plein rôle à jouer souverainement.

C'est le vœux des puissances émergentes et reconstruites. On ne peut cultiver l'ambivalence, la double mesure et faire des réalités une vaine rhétorique.

C'est une démocratie diplomatique des nations qui est nécessaire aujourd'hui.

Ces règles me semblent donc la base de sécurité pour que coopération ait un sens. Une coopération qui tienne compte des efforts des peuples à organiser leur-propre développement et le développement mutuel. Il faut ces conditions élémentaires pour protéger les investissements souverains et ceux des partenaires économiques. Il faut réussir à maîtriser et à neutraliser les incendiaires avec leurs complices qui sont en train de semer les troubles sanglants jusqu'aux portes de la Communauté Européenne.

Permettez-moi une dernière Observation, Monsieur Mettant.
L'ONU, lieu commun de toutes les représentants des peuples. La Suisse, y osera-t-elle dénoncer le lynchage de la Syrie, la mise à sac de l'Ukraine?
Osera-t-elle exiger que le CICR œuvre dans l'impartialité et dans sa stricte souveraineté avec les autorités légitimes concernées? Car, elle doit, si elle veut être crédible, être intègre et refuser les injonctions de ceux qui initient cette guerre couverte. La Suisse, osera-t-elle ce pari?

Pour vos lecteurs qui s'intéresseraient à ces questions:
ONU: Violations humaines. ISBN Nr2-912 362-39-3 Dépôt 2003
Auteur, Jean-Loup IZAMBERT
(L'édition 2003 étant épuisée, il se peut qu'il existe un autre tirage augmenté et actualisé, car l'auteur est un contemporain bien vivant et toujours actif auprès de l'ONU)

Écrit par : Beatrix | 21/02/2014

Votre article est particulièrement éclairant. Nous ne perdons pas de vue que, militairement parlant, nos avions, notamment, la Suisse se doit d'être équipée au mieux non seulement en vue de sa propre protection mais également en ce qui concerne la protection des pays environnants.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 21/02/2014

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