22/04/2015

Génocide ou « éthocide » arménien ?

Avec la célébration du centenaire du génocide arménien d’avril 1915 et le refus d’ériger un monument à Genève à la mémoire de cette tragédie sur pression des autorités turques, les esprits s’échauffent même en Suisse.
Il est vrai que la question de savoir si le massacre d’un million et demi d’Arméniens est un génocide ou pas fait débat depuis des décennies. La défense des « anti-génocide » repose sur deux arguments. Le premier consiste à dire que reconnaître le génocide ne ferait que céder à la grande mode du politiquement correct et de la repentance générale. Peut-être. Mais ceux qui pensent comme cela n’ont généralement jamais eu de parents ni de proches massacrés, anéantis au nom de leur appartenance ethnique ou religieuse. Pour eux, c’est un phénomène abstrait et lointain car ils ne l’ont jamais ressenti émotionnellement.
Le second argument consiste à traiter la question sous un angle purement juridique. En termes de droit strict, le massacre des Arméniens n’est en effet pas un génocide, ainsi que l’a d’ailleurs reconnu la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire Perincek. Tel que défini à la suite du Tribunal de Nuremberg et des débats qui ont suivi l’Holocauste, le terme génocide, en droit, ne s’appliquerait qu’à cet événement. Soit. Donnons raison aux juristes sur ce point.
Mais dès lors la question est : est-ce au droit à définir la réalité ou est-ce au contraire à la réalité de définir le droit ? Ou en d’autres termes : la réalité des massacres de masse commis en Turquie en 1915, au Cambodge dès 1975 et au Rwanda dès 1994 n’est-elle pas la même que celle du massacre des Juifs dès 1941 ? Tous ces événements n’ont-ils pas pour point commun d’avoir été soigneusement préparés, prémédités, organisés, planifiés et systématisés en vue d’éliminer sciemment un groupe ethnique et/ou religieux considéré comme un risque majeur pour le groupe dominant ?



Si l’on en reste à la question arménienne, il apparait que les massacres anti-arméniens n’ont pas commencé en 1915 à cause de la menace que les Arméniens faisaient peser sur une Turquie en guerre, comme tend à le faire croire la propagande turque, mais que 1915 a été la conséquence d’un plan établi et commencé bien avant, dès le traité de Berlin de 1878. Les premiers massacres ont commencé en 1894-96, puis en 1909, avec la mort de centaines de milliers d’Arméniens ordonnée par le sultan Abdulhamid et son successeur. En 1896, la Croix-Rouge genevoise, comme de nombreux autres mouvements européens, venaient déjà en aide aux victimes. Et le Parlement français s’alarmait déjà de l’ampleur des massacres. Or à cette époque, l’empire ottoman était en « paix ».
Niant le génocide pour privilégier un terme plus neutre, et donc banalisé, les négationnistes préfèrent parler d’« éthocide », de crime contre l’éthique, ou d’ethnocide. Pourquoi pas ? Mais n’est-ce pas jouer sur les mots ? Est-ce que le mot éthocide incarne vraiment le massacre atroce de centaines de milliers de femmes, de bébés, d’enfants par la faim et les marches forcées dans les déserts? Ou n’est-ce pas qu’un bavardage et une invention sémantique destinée à mieux masquer la réalité ?
De fait, il apparait que les « anti-génocide » s’appuient sur le droit et sa définition stricte pour contester l’ampleur du massacre, ainsi que sa préméditation et sa systématique. Ils contestent qu’Hitler se soit inspiré de l’exemple arménien pour perpétrer la Shoah. Et ils refusent donc l’idée que la Turquie, à l’exemple de l’Allemagne qui a reconnu l’Holocauste et demandé pardon, doive reconnaitre ses torts et s’excuser pour ce qui apparait indiscutablement comme un génocide. On nous dit que l’Allemagne a été dénazifiée et qu’on ne peut pas comparer la défaite de l’Allemagne nazie à celle de l’empire ottoman. Le principe est connu : on trouvera toujours des petites différences pour justifier qu’un événement est différent d’un autre et pour « pinailler » sur l’usage d’un mot. Pour qui ne veut pas voir, il y aura toujours un arbre pour cacher la forêt. Mais est-ce sérieux ?
Tout le problème vient de ce que la Turquie refuse de suivre l’exemple allemand. Ce n’est qu’une fois la faute reconnue que la réconciliation entre ces deux grands peuples sera possible. Mais en attendant, il faut poursuivre le combat pour que, à l’exemple des 21 parlements nationaux dont le Vatican et le Parlement européen depuis quelques jours, ce génocide soit toujours davantage reconnu et que sa mémoire, sous forme de monument commémoratif ou non, soit entretenue. Il arrivera bien un moment où la Turquie s’inclinera devant l’évidence. C’est ce que, en toute amitié, nous lui souhaitons.



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