24/08/2015

L'agriculture mondiale et le fantôme de Staline

Quel lien y a-t-il entre un livre sur la déportation des koulaks russes, l'Exposition universelle de Milan sur l'alimentation et des pêches vendues dans un petit supermarché provençal? Les vacances ont ceci de bien qu'elles repoussent les limites de la routine intellectuelle et permettent d'établir des correspondances impromptues entre les expériences que vous vivez.
Le livre sur le goulag, c'est "Les Ténèbres" d'Oleg Volkov, qui raconte ses cinq condamnations à la déportation et décrit par le menu le drame des paysans arrachés à leurs terres au moment de la collectivisation et envoyés par centaines de milliers périr de faim et d'exténuation dans les camps de travail sibériens. L'expo de Milan, c'est une tentative souvent habile, parfois très pertinente mais parfois aussi très hypocrite, de répondre à une question apparemment toute simple : comment nourrir la planète? Quant au supermarché de Provence, dont le gérant produit lui-même les pêches qu'il vend dans son champ à trois kilomètres du magasin, c'est un exemple devenu rarissime d'intégration équilibrée des éléments de la chaine qui va du producteur au consommateur en passant par le vendeur.
A la question comment nourrir la planète, le modèle libéral dominant répond en une phrase: en satisfaisant les besoins des consommateurs aux meilleurs prix possibles. Sur le principe, rien à redire. La logique est parfaite. Sauf qu'en pratique, c'est faux, et même mensonger. Car, en réalité, le système de production agricole d'aujourd'hui, n'a rien à voir avec celui d'une concurrence parfaite entre des producteurs qui livreraient leurs produits en toute transparence à des consommateurs informés : il est très proche de celui que Staline avait mis au point avec ses kolkhozes dans les années 1930.


Les paysans sont en effet de moins en moins maitres de leurs terres (grevées d'hypothèques détenues par les banques) et encore moins de leurs production. Ils ne peuvent plus décider ce qu'ils veulent produire: ce sont les directives de Bruxelles ou de Berne qui définissent s'il faut faire du lait ou de la viande, combien et à quel prix. Ces oukazes n'ont rien à envier à ceux de Staline et comme celles du dictateur, ils changent tous les cinq ans, de façon à entretenir l'insécurité générale. Quant aux déportations de masse, elles continuent de façon plus feutrée et plus subtile: la population paysanne est décimée année après année et émigre aussi sûrement que les trains à bestiaux de Staline partaient vers la Sibérie.

Et cela aussi bien en Suisse, en Europe qu'en Afrique. Comment appeler le bradage de régions entières aux multinationales agroalimentaires chinoises et occidentales? Et si la "déportation" suave des paysans ne suffit pas, on la complète par la déportation des productions: ce sont les animaux, les céréales, les fruits et les légumes que l'on déplace sans cesse du sud au nord de l'Europe, d'Afrique en Asie ou vice-versa, dans des conditions effroyables. Comme du temps des Soviets, l'agriculture d'aujourd'hui est dépossédée, elle subit une industrialisation à marches forcées dont les paysans sont devenus les ouvriers exploités, eux à qui on laisse tout juste de quoi survivre pendant que les intermédiaires, les grands commerces, les fournisseurs d'intrants et d'OGM, et les traders se goinfrent comme des apparatchiks staliniens. Et tout cela dans le seul but d'inonder le marché de produits standardisés sans saveur: de la soupe en boite Campbell comme l'avait très bien dénoncé Andy Warhol.

De fait, le tableau n'est pas meilleur si l'on se place du point de vue du consommateur: le consommateur désire-t-il vraiment une viande provenant d'animaux maltraités, bourrés d'hormones et d'antibiotiques? Des pêches dont les noyaux ont le goût de moisi le lendemain de l'achat? Des tomates hollandaises qui n'ont jamais vu le soleil? Leur a-t-on vraiment donné le choix?

Sur le plan idéologique, le combat est pareil: les paysans d'aujourd'hui ne sont pas mieux traités que les koulaks d'hier. On les dénonce partout comme des profiteurs qui abusent des subventions publiques. Les médias ne cessent de citer de prétentieux experts qui les accablent comme s'ils suçaient le sang de la nation alors qu'ils ne disent rien des subventions cachées aux banques, aux pharmas, aux caisse maladie, à la médecine privée, aux assurances, aux exportateurs et aux importateurs grâce à toutes sortes de dispositions légales qui leur assurent des rentes indues.

Par chance, les goûts humains évoluent moins vite que ne le voudraient les technocrates et les industriels. Les femmes et les hommes restent encore attachés aux goûts de leur enfance, de leur terroir, de leur gastronomie régionale et nationale. Mais jusqu'à quand résisteront-ils à l'uniformisation et au formatage des goûts, des odeurs et des textures par la nouvelle nomenklatura agroalimentaire?

Il est temps de se mobiliser pour que cesse le massacre et dénoncer les méfaits de la géopolitique alimentaire au même titre que celle du pétrole et de la finance.

07:35 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Et après on s'étonne qu'en Suisse on ait tendance à vouloir préserver notre qualité de vie.
C'est tellement facile de parler de repli identitaire, de fermeture au monde et d'isolement en tablant sur la culpabilité des nantis que nous sommes.
Mais au final, comme vous, nous interrogeons cette logique libérale et demandons un temps mort.
Il se trouve que seule l'UDC parle clairement à ce sujet. Mais là j'imagine que vous n'êtes pas du tout d'accord.
Je me réjouis de voir la tendance qui va se dessiner lors des prochaines élections.

Écrit par : Pierre Jenni | 24/08/2015

Encore bravo pour votre analyse!
Sans parler du gaspillage des biens alimentaires...
Sans parler de la guerre faite à ceux qui veulent commercialiser des variétés anciennes...
https://kokopelli-semences.fr/quoi_de_neuf/reforme_legislation_commerce_semences_catastrophe

Écrit par : Charles | 24/08/2015

Attachés au goût de leur enfance, oui, encore faut-il que leur enfance ait eu ces goûts... Les enfants d'aujourd'hui (et même d'hier) sont dès la naissance habitués à des goûts falsifiés. Que feront-ils, une fois adultes?

Dénoncer oui, et surtout acheter des produits de chez nous, du terroir, de saison, sur des marchés, dans les fermes, par Internet. On peut se rendre sur place ou se faire livrer à domicile. Fruits, légumes, viandes, spécialités de toutes sortes. De très nombreuses possibilités existent dans toute la Suisse. Pourquoi acheter des tomates, des fraises étrangères insipides, soumises à des traitements phytosanitaires souvent interdits en Suisse? On a une chance inouïe de profiter de l'agriculture telle qu'elle se pratique chez nous. La soutenir est une question de survie. Pour les paysans et pour nous.

Écrit par : Madelaine | 24/08/2015

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