19/10/2017

Dangereux Grand Jeu en Mer de Chine

Grand Jeu, Great Game, c’est ainsi que les historiens ont appelé la politique d’endiguement de la Russie menée en Asie par l’empire britannique au XIXe siècle. Ce « grand jeu » s’est poursuivi au XXe siècle, pendant toute la guerre froide, entre les Etats-Unis et l’Union soviétique. Et il rebondit au XXIe avec la décision du président Obama de basculer le centre de gravité de la politique américaine de l’Europe vers le Pacifique dans l’intention de contenir la nouvelle puissance rivale des Etats-Unis : la Chine.
Le renforcement des 260 porte-avions et navires de la VIIe Flotte américaine et leur déploiement intempestif dans les mers chinoises, passé presque inaperçu en Occident, n’est pas pourtant pas rien dans l’aggravation des tensions en Asie du Sud-Est. Le raffut fait autour de la Corée du Nord ces derniers temps ne doit d’ailleurs rien au hasard. Les essais nucléaires israéliens ou pakistanais n’avaient pas fait autant de bruit en leur temps… Les rodomontades de Kim Jong-un, qui se sent lui aussi menacé par cette nouvelle politique, sont du pain béni pour resserrer les alliances entre Corée du sud, Taiwan, Japon et Etats-Unis et redonner une légitimité aux velléités japonaises d’abroger l’article 9 de la Constitution afin de transformer son armée défensive en force offensive. La décision de Shinzo Abe, mercredi, de dissoudre la chambre basse et d’organiser de nouvelles élections en profitant de la crise coréenne va dans ce sens.
Ces bruits de bottes alarmants font une autre victime collatérale : le Vietnam.


Le pays, qui s’était patiemment reconstruit après les bombardements dévastateurs de la guerre américaine, la fuite des boat people, le conflit de 1978 avec la Chine et le Cambodge, et qui connait depuis une quinzaine d’années une croissance économique très soutenue, se retrouve aujourd’hui au milieu du cyclone et placé dans une situation plus qu’embarrassante. La Chine, soucieuse de contrôler ses routes maritimes afin d’assurer la sécurité de ses exportations, a pris les contrôle des Iles Paracels – dont elle s’était de facto emparées en 1974 au moment de la débâcle du Sud-Vietnam – et de la moitié de l’archipel des Spratleys, situé plus au sud. Elle y mène des grands travaux de poldérisation, construisant des ports pour sa marine et des pistes d’atterrissage pour ses avions en vertu du droit qui assure la propriété des territoires situés un mètre au-dessus du niveau de la mer. Cette propriété est naturellement contestée par le Vietnam - et d’autres pays riverains comme les Philippines ou Taiwan – qui revendique, cartes anciennes chinoises et coloniales françaises à l’appui, leur appartenance séculaire à l’état vietnamien. Les pêcheurs vietnamiens, qui partent de leur base de Ly Son pour rejoindre ces iles poissonneuses à quelques jours de navigation, se trouvent sans cesse en butte au harcèlement des garde-côtes chinois, qui endommagent leurs navires, emprisonnent parfois les marins et les obligent à rejeter leurs cargaisons à la mer. Et le pays est naturellement privé de l’exploitation des ressources naturelles, hydrocarbures notamment, que le sous-sol de ces îles est supposé abriter. Des incidents plus ou moins graves ont lieu chaque mois, obligeant le Vietnam à renouveler sa flotte en destroyers et sous-marins. Et qui poussent Hanoi à se rapprocher de son ennemi d’hier, les Etats-Unis, en vue de leur céder éventuellement une base portuaire… Une escalade qui n’annonce rien de bon, assurément.
Pour le Vietnam, le choix est cornélien. Car le pays ne peut pas oublier qu’il doit sa victoire et sa réunification, en 1975, au soutien chinois et qu’il a donc une lourde dette à l’égard de son grand voisin. Tout comme la Chine, face à la menace américaine, ne peut pas transiger sur la sécurité de ses approvisionnements et de ses exportations.
Le prochain sommet de l’APEC, en présence des présidents américain et chinois, doit avoir lieu à Danang début novembre. Le Vietnam fait profil bas, en espérant un succès qui permette de faire baisser les tensions. Mais au royaume des baleines, les dauphins ne font pas vraiment le poids…






09:55 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3)

Commentaires

Très bon article.

Les baleines se jaugent pendant que les parasites nationalistes transforment l'Europe en une bouillie que les baleines mangeront comme du plancton.

L'Europe doit reprendre son destin en main, non pour dominer, mais pour ne plus être soumis aux aléas d'un débile narcissique et d'un empereur de Chine.

Ce qui se passe en Asie est inquiétant. Il est temps que les politiciens et les peuples européens pensent plus loin que le nombrilisme populiste.

Écrit par : motus | 19/10/2017

Sérieusement, comment attendre de la Chine qu`elle cesse de vouloir controler les eaux autour d`elle tant que les Américains continuent de prétendre y jouer les maitres du monde?

Écrit par : J.S. | 19/10/2017

En effet Guy, l'Asie du Sud-Est est à nouveau prise en tenaille par la bataille des éléphants, un peu comme dans les années 70 où les USA, l'URSS et la Chine maoïste s'affrontaient violemment dans cette région. 1975 marque à mon humble avis le début du XXIe siècle (j'ai des preuves ;-)

Et en effet, il faut rappeler la grandeur du Vietnam et de son peuple qui ont su si intelligemment faire façon des colons français et des protecteurs américains, au prix d'un lourd tribu de sang, et des USA, en reprenant tous ce qui leur paraissaient utile pour leur propre intérêt, à commencer par l'alphabet latin.

Raison pour laquelle la rupture de l'accord trans-pacifique par Donald Trump est une trahison civilisationnelle au profit de la seule Chine. N’abandonnons pas le Vietnam, le Cambodge et l'ensemble de cette région fertile.

Écrit par : Frédéric Burnand | 19/10/2017

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