Planète bleue

  • Ukraine: le point de vue russe

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    Après presque quatre mois de combats en Ukraine, la parole n'a été que rarement, ou très partiellement, donnée à la partie russe, présentée dans les médias occidentaux comme l'agresseur et l'unique responsable du conflit. Alors que les opérations militaires se poursuivent sur le terrain et que les négociations apparaissent à nouveau comme un moyen possible d'arrêter la guerre, il semble important de comprendre pourquoi la Russie a pris le risque de lancer son « opération militaire spéciale », quels sont ses véritables objectifs, à quelles conditions les hostilités pourraient être arrêtées et comment ce conflit remodèle l'ordre mondial d'un point de vue russe. Comprendre n'est pas justifier mais c'est une condition préalable pour reconstruire la paix et la confiance.

    Au terme d’un entretien de 90 minutes avec Mme Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, tenu à la veille du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, nous publions la synthèse de ces échanges dans la version raccourcie ci-dessous.

    Pourriez-vous résumer et expliquer à nouveau les causes principales des opérations militaires actuelles en Ukraine ?

    MZ : Permettez-moi alors de commencer par le début. En février 2014, un coup d'État anticonstitutionnel directement soutenu par l'Occident a propulsé au pouvoir des nationalistes violents, qui ont entamé une politique dirigée contre leur propre peuple et visant une ukrainisation coercitive et la destruction de tout ce qui est russe. Pendant huit ans, le régime de Kiev a violé de manière flagrante les droits de l'Homme, bafoué la liberté d'expression et des médias, lutté contre la langue russe, qui est la langue maternelle de dizaines de millions d'Ukrainiens, et contre la culture russe, tout en exterminant les opposants politiques.

    Une guerre civile a été déclenchée dans le Donbass et le plan de paix convenu et approuvé par le Conseil de sécurité de l'ONU, qui était le Paquet de mesures pour mettre en œuvre les accords de Minsk, a été complètement ignoré par Kiev. L'Occident a fermé les yeux sur tout cela pour faire plaisir à ses protégés ukrainiens et, parfois, en les stimulant.

    Encouragée par leur soutien, Kiev n’a jamais sérieusement envisagé une solution diplomatique au conflit dans l'est du pays. Au lieu de cela, il a imposé un blocus des transports et de l’économie contre le Donbass et a cessé de payer les pensions et les prestations sociales. Pendant toutes ces années, les habitants des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk ont ​​été soumis à des tirs d'artillerie et de mortier par les forces armées ukrainiennes et les unités nationalistes. Des milliers d'innocents, dont des enfants, ont été tués et des dizaines de milliers blessés, comme l'ont confirmé les rapports officiels de l'OSCE et des Nations Unies. Pourquoi cela, si ce n’est pour anéantir les populations du Donbass ?

    Apparemment, Washington et ses alliés ont préparé l'Ukraine en vue de représailles dans le Donbass à partir de 2014. Selon des responsables du Pentagone, les États-Unis ont fourni à l'Ukraine 2,7 milliards de dollars d'aide militaire entre 2014 et le début de l'opération militaire spéciale. De plus, les militaires de l'OTAN ont fait un usage intensif du territoire ukrainien. Des instructeurs occidentaux ont activement formé les soldats ukrainiens, y compris de vrais néonazis. Le nombre d'exercices militaires impliquant des pays de l'OTAN en Ukraine n'a cessé d'augmenter. Sept exercices ont été menés en 2021 et neuf étaient prévus en 2022. Leur ampleur a également augmenté. Si l'année dernière 21 000 militaires ukrainiens ont participé à des exercices multilatéraux, le nombre devait être porté à 40 000 cette année. Le nombre de représentants de l'OTAN devait grimper à 22 000 contre 11 000 l'an dernier tandis que les équipements militaires devaient s’élever à 240 avions et hélicoptères contre 37 l'an dernier, et à 160 navires de guerre contre 26 en 2021.

    Ceci en dépit du fait que la présence de forces armées étrangères en Ukraine contredisait directement le paragraphe 10 du Paquet de mesures de Minsk. Cela ne peut être appelé autre chose qu'une intervention, et cela se passait à proximité immédiate de nos frontières.

    Le renforcement militaire de l'OTAN près de nos frontières en mer Noire n'a fait qu'aggraver la situation. Les forces de l'Alliance y étaient littéralement en service de combat. Les navires de guerre des puissances non régionales, principalement les États-Unis, n'ont jamais quitté ces eaux. Plusieurs pays de l'OTAN ont mené des exercices imprévus sous le commandement de la Sixième flotte américaine au cours de la première quinzaine de novembre 2021. En fait, les États-Unis ont ouvert la voie à la création d'un groupement multinational des forces armées de l'OTAN en Ukraine et déstabilisé la situation dans la région. Les aspirations de Kiev à obtenir des armes nucléaires, que Vladimir Zelensky a publiquement exprimées en février de cette année, ont également posé un grave risque pour la sécurité internationale.

    Tout cela pris ensemble a abouti à la reconnaissance par la Russie de la DNR et de la LNR en tant qu'États souverains et indépendants le 21 février 2022. Le président de la Russie a alors pris la décision de lancer une opération militaire spéciale (SMO) en Ukraine le 24 février conformément à l’Article 51 de la Charte des Nations Unies, avec l'autorisation du Conseil de la Fédération et du Parlement de la Fédération de Russie et à la demande des dirigeants du DNR et du LNR. Nous n'avions pas d'autre choix.

    Nos principaux buts et objectifs sont la démilitarisation et la dénazification de l'Ukraine, la protection des civils du Donbass contre le génocide et l'élimination des menaces contre la Russie depuis le territoire ukrainien en raison de son exploitation par les pays de l'OTAN.

    Quels sont les principaux objectifs que la Russie essaie actuellement d'atteindre en Ukraine ? J'ai retenu trois objectifs principaux : « la dénazification, la démilitarisation et la neutralisation ». Qu’entendez-vous exactement par ces mots ?

    MZ : Pour commencer, je voudrais apporter une correction fondamentale. Vous avez mentionné ce qu'on appelle la neutralisation comme l'un des objectifs de l’opération militaire spéciale. Ce n'est pas le bon terme. Ce que nous voulons, c'est restaurer le statut de l'Ukraine en tant qu'État neutre, non aligné et non nucléaire, c'est-à-dire le retour du pays aux origines de son statut d'État, tel qu'énoncé dans sa déclaration de 1990 sur la souveraineté de l'État.

    Concernant la dénazification, je voudrais vous rappeler qu'en 2014, lorsque les nationalistes radicaux ont usurpé le pouvoir en Ukraine à la suite du coup d'État anticonstitutionnel, la glorification des collaborateurs nazis de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) et de l'Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA) - qui ont ouvertement assassiné des Juifs, des Roms, des Polonais, des Russes et des représentants d'autres groupes ethniques, ainsi que les "mauvais" Ukrainiens pendant la Seconde Guerre mondiale - a commencé au niveau de l'État.

    Au cours des huit années suivantes, les atrocités des combattants de l'OUN-UPA, qui ont tué des milliers de civils, ont été présentées comme une lutte pour la liberté. Les rues et les stades ont été nommés d'après les complices d'Hitler tels que Stepan Bandera et Roman Shukhevych. Les unités nazies - le Secteur Droit, C14, Trizub, Azov, Donbass, Aidar, etc. – ont opéré ouvertement dans le pays. Des processions aux flambeaux ont eu lieu, terrifiant les civils. Certaines de ces unités ont ensuite été intégrées dans les forces armées ukrainiennes. Pendant huit ans, elles ont bombardé les communautés et les infrastructures civiles dans le Donbass ; elles ont pillé, violé et tué. Il y a du sang de civils, nos contemporains, sur leurs mains. Ces débordements nazis devaient être stoppés.

    C'est pourquoi le président Vladimir Poutine a déclaré la dénazification - l'éradication du nazisme et des nazis - comme l'un des objectifs de l'opération militaire spéciale. La Russie n'a pas l'intention de diviser ou de détruire la nation ukrainienne, comme la propagande occidentale essaie de le montrer, mais elle essaie de la protéger en débarrassant enfin les peuples d'Ukraine, de Russie et du reste de l'Europe de la peste brune du nazisme et du fascisme qui a relevé la tête en Ukraine. Les terribles leçons de la Seconde Guerre mondiale ont amplement montré la nécessité de le faire.

    La démilitarisation de l'Ukraine est en cours. Les forces armées russes, en collaboration avec les milices populaires de la RPD et de la RPL, détruisent constamment la quantité massive d'armes et de matériels aux mains des forces armées ukrainiennes, y compris ceux fournis de l'étranger. À l'avenir, nous pensons que l'Ukraine - je le répète - sera un État neutre, dénucléarisé et non aligné, et que son territoire cessera d'être un terrain d'entraînement militaire de l'OTAN pour la dissuasion et la confrontation avec la Russie.

    Fin mars dernier à Istanbul, des avancées significatives dans les négociations de paix ont été annoncées de part et d'autre. Mais ensuite les négociations se sont arrêtées. Pourquoi ? Quelles étaient les causes de cette interruption ?

     

    MZ : Oui, nous avons réussi à nous mettre d'accord sur les paramètres d'un éventuel accord lors de la réunion du 29 mars à Istanbul. Les représentants du régime de Kiev ont alors affirmé avoir entamé des consultations avec les pays occidentaux, qui pourraient être les garants potentiels d'un futur accord. Après cela, les négociations ont commencé à stagner et à la mi-avril, elles se sont arrêtées. Nous n'avons reçu aucune réponse à la série de propositions que nous avons faites le 15 avril. Les décideurs occidentaux ont manifestement interdit à Vladimir Zelensky de poursuivre les négociations, ce qui les aurait empêchés de pomper des armes en Ukraine et de poursuivre une guerre par procuration avec la Russie « jusqu'au dernier Ukrainien ».

     

    A quelles conditions la Russie pourrait-elle accepter de relancer les négociations avec la partie ukrainienne ? Ou quels pourraient être les critères d'un tel redémarrage ?

     

    MZ : Nous avons répété à plusieurs reprises que nous n'avions pas rompu les pourparlers et que nous ne refusions pas de négocier avec Kiev. Nos priorités sont que l'Ukraine soit un État neutre, non aligné et non nucléaire, reconnaisse la réalité territoriale post-2014, y compris la souveraineté russe sur la Crimée et l'indépendance de la DNR et de la LNR, et s'engage à la démilitarisation, à la dénazification et à la non-discrimination de la population russophone, ainsi qu'au rétablissement du statut de la langue russe.

    Quant à une réunion au plus haut niveau, nous avons souligné à maintes reprises qu'elle doit être minutieusement préparée afin qu'elle ait un ordre du jour significatif et facilite la signature d'accords spécifiques. Nous n'avons pas besoin d'une réunion pour le plaisir d'une réunion.

     

    Quel pourrait être l'avenir d'une nouvelle Ukraine pacifique et comment l'obtenir ? Avec quelles garanties de sécurité pour les populations du Donbass comme pour les populations de l'ouest de l'Ukraine, ainsi que pour la Russie dans une perspective stratégique plus globale ?

     

    MZ : La décision finale sur toutes les questions concernant l'avenir du pays et l'autodétermination de ses régions appartient uniquement aux peuples de l'Ukraine actuelle. Ils doivent avoir la possibilité de choisir librement le type d'avenir qu'ils souhaitent pour eux-mêmes et leurs enfants. Nous constatons qu'il y a beaucoup de gens dans les territoires abandonnés par les néo-nazis, par exemple dans les régions de Kherson, Zaporozhye et Kharkov, qui ne veulent pas que le régime de Kiev revienne.

     

    Les réactions de l'Occident en termes de sanctions économiques contre la Russie, d'assistance militaire et économique à l'Ukraine, de livraison massive d'armes, ont été assez fortes, rapides et coordonnées. Était-ce une surprise pour vous ?

     

    MZ : L'imposition de restrictions économiques unilatérales par certains pays contre d'autres États est une violation flagrante du droit international et de la Charte des Nations Unies. Les restrictions introduites en contournant le Conseil de sécurité de l'ONU ne sont rien d'autre qu'une ingérence dans les affaires intérieures d'États souverains. Les instruments utilisés à cette fin se développent rapidement. L'Occident collectif les utilise ouvertement pour faire basculer la situation politique interne, provoquer un étranglement économique et imposer son propre ordre mondial - incontestable et incontesté, basé sur et soumis à ses propres règles et normes.

     

    Des pressions sans précédent sont exercées sur nos principales institutions financières, les secteurs de la technologie, du pétrole et du gaz, des mines, des transports et d'autres secteurs économiques. Les réserves d'or et de devises de la Russie à l'étranger ont été gelées, ce qui est une violation flagrante du droit international et une insulte au bon sens.

     

    Après avoir fait l'objet d'une campagne massive de sanctions contre notre pays, nous nous concentrons sur l'intensification de la coopération globale avec nos partenaires. Cette coopération vise à étudier de nouvelles opportunités de substitution des importations dans les secteurs sensibles, à renforcer notre souveraineté technologique et à réorienter les chaînes de production et d'approvisionnement vers nos infrastructures nationales.

     

    La Russie affronte avec confiance les défis extérieurs grâce à sa politique macroéconomique responsable de ces dernières années et à des solutions systémiques pour renforcer son économie et sécurité technologique et alimentaire. Les marchés monétaires et financiers se sont stabilisés. Il n'y a pas eu de forte baisse de la production, ni de croissance considérable du chômage. Nous avons réussi à éviter les pénuries de matières premières et la vague d'achats de panique est passée. L'inflation ralentit progressivement. Notre politique de réduction du rôle du dollar et de l'euro dans les échanges et le passage à des règlements mutuels en devises non occidentales se sont avérés efficaces.

     

    L'Occident collectif a commis des erreurs de calcul majeures dans sa politique financière, économique, énergétique et alimentaire. Elles ont conduit à une croissance rapide des prix et à l'émergence d'une menace pour la sécurité alimentaire mondiale. Les sanctions antirusses ont jeté plus d'huile sur le feu et ont considérablement compliqué la logistique et les accords contractuels pour les produits agricoles et les engrais russes.

     

    Nous sommes très conscients de l'importance de l'approvisionnement russe en biens socialement importants, y compris les denrées alimentaires, pour les pays d'Asie, d'Afrique, d'Amérique latine et du Moyen-Orient. Ils sont essentiels pour la sécurité alimentaire et réaliser les Objectifs de développement durable des Nations Unies. La Russie est prête à coopérer avec ses partenaires en vue d'assurer un approvisionnement sûr en produits alimentaires et en engrais russes sur les marchés extérieurs.

     

    Nous tenons aussi à souligner qu'en dépit des problèmes de transport et de logistique, la Fédération de Russie reste un acteur de bonne foi sur le marché mondial. Nous avons l'intention de continuer à respecter nos engagements dans le cadre de contrats internationaux sur l'exportation de produits agricoles et industriels, d'engrais, d'énergie et d'autres produits vitaux.

     

    Tout cela équivaut à une guerre économique contre notre pays. Les Occidentaux veulent porter le plus grand préjudice possible à l'économie russe, à son potentiel industriel et technologique, déstabiliser la situation socio-économique de la Russie et l'isoler sur la scène mondiale.

    Rien de tout cela n'a surpris la Russie. L'Occident dirigé par les États-Unis poursuit depuis longtemps la politique d'endiguement de la Russie, et la pression n'a cessé de s'intensifier. Nous savions que de nouvelles sanctions seraient introduites dans tous les cas – il s’agissait juste de trouver un prétexte. L'échelle des sanctions et leur caractère détaillé montrent qu'elles ont été rédigées il y a longtemps. La Russie s’y attendait et a mis en œuvre des programmes de substitution des importations et crée ses propres compétences pour renforcer sa souveraineté économique.

     

    Ces réactions sont-elles vraiment efficaces ? Comment analysez-vous les réactions européennes ?

     

    Les tentatives occidentales d'utiliser les sanctions pour influencer notre politique étrangère se sont avérées totalement futiles. Il semble que de plus en plus d'Occidentaux se rendent compte que ces sanctions produisent un résultat nul ou ont même un effet inverse. Nous assistons déjà à une vague croissante de problèmes dans les pays européens, qui a été déclenchée par les actions irresponsables des stratèges bruxellois : une croissance rapide de l'inflation et une flambée des prix des denrées alimentaires, des produits de première nécessité, de l'électricité et du pétrole.

     

    De plus, Bruxelles tente ouvertement d'impliquer des pays tiers dans sa politique illégale, recourant parfois au chantage. Nous avons le regret de dire que la Suisse, qui était considérée jusqu'à récemment comme un rempart et un modèle de neutralité, a ainsi abandonné ses principes de politique étrangère et a pleinement soutenu les sanctions de l'UE contre la Russie. Mais les États-Unis sont allés encore plus loin et ont miraculeusement contraint la Finlande, l'Autriche et la Suède à renoncer d'un coup à leur traditionnelle neutralité qu'ils avaient tant chérie jusqu'à récemment.

     

    En entraînant les Européens dans cette aventure anti-russe, Washington semble les avoir poussés à supporter le poids des pertes de cette confrontation insensée avec nous. L'objectif est évident : affaiblir l'UE en tant que rival en la poussant dans l'affrontement destructeur avec la Russie, et en même temps renforcer sa propre présence militaire, financière et énergétique dans le Vieux Monde.

     

    Passons maintenant à l'aide américaine à l'Ukraine. Permettez-moi de vous rappeler qu'au printemps, l'administration Joseph Biden a alloué 13,6 milliards de dollars à l'Ukraine sous forme d'aide militaire et économique (respectivement 6,5 milliards et 6,7 milliards). Récemment, elle a décidé de donner à l'Ukraine 40,1 milliards de dollars supplémentaires, dont 25 milliards de dollars à des fins militaires.

     

    Nous ne sommes pas surpris par cet énorme soutien car les États-Unis ont investi des milliards dans leur projet ukrainien pendant de nombreuses années avant l'opération militaire spéciale. L'ampleur de cet investissement anti-russe montre certainement à quel point les enjeux pour Washington sont élevés. De toute évidence, les événements en Ukraine posent un défi existentiel aux États-Unis eux-mêmes et à l'idéologie néolibérale mondiale.

     

    De l'autre côté, de nombreux pays comme la Chine, l'Inde et d'autres, ont été réticents à prendre des sanctions contre la Russie. Pensez-vous que ce front est solide et conduira au monde multipolaire que vous prônez ?

     

    MZ : Il est évident qu'un ordre mondial multipolaire démocratique est en train d'émerger. L'ensemble du système des relations internationales est en profonde transformation. Le monde unipolaire est devenu une chose du passé, et cela s'est produit bien avant les événements en Ukraine. De nouveaux centres de pouvoir en Asie, en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient, jouent un rôle de plus en plus important dans l'élaboration de l'agenda mondial et se montrent prêts à défendre leurs intérêts, exigeant le respect de leur propre voie de développement.

     

    Sommes-nous proches d’une majorité de pays maintenant ? Il est important de comprendre une chose : nous sommes majoritaires. Je pense que nos collègues chinois ont représenté en plaisantant sur une carte la « communauté internationale » au nom de laquelle les dirigeants et les médias occidentaux parlent constamment. L'Occident parle au nom d'une minorité. Plus personne ne se fait d'illusions à ce sujet.

     

    Cependant, la multipolarité va à l'encontre de la vision du monde américaine, qui est basée sur le concept d'hégémonie inconditionnelle des États-Unis. L’ordre mondial « basé sur des règles » préconisé par les Etats-Unis et ses satellites a de fortes réminiscences coloniales. En fait, Washington essaie de préserver les éléments de l'ancien ordre mondial qui répondent à ses propres intérêts, ignorant souvent ses obligations en vertu du droit international. L'émergence de nouveaux centres d'influence politique capables de mener une politique étrangère indépendante et d'établir entre eux une coopération multiforme ne correspond pas à l'image du monde centrée sur les États-Unis et est donc considérée comme une menace pour la domination de Washington.

     

    La Russie a toujours prôné la construction d'un ordre mondial véritablement multipolaire, où tous les acteurs de la politique internationale démontrent leur ferme attachement aux principes énoncés dans la Charte des Nations Unies, y compris l'égalité souveraine et la non-ingérence dans les affaires intérieures des États, et d'autres normes juridiques internationales fondamentales. La formation d'une architecture mondiale plus juste s'inscrit pleinement dans les tendances modernes caractérisées par l'émergence de nouveaux centres de pouvoir économiques et politiques parmi les pays en développement qui revendiquent à juste titre un rôle plus important dans les affaires internationales.

     

    A quelles conditions pensez-vous qu'il est possible de recréer des liens diplomatiques et des relations normales avec les pays "inamicaux", comme la Suisse ?

     

    MZ : Tout d'abord, je voudrais souligner que les relations diplomatiques entre la Russie et la Suisse n'ont jamais été rompues. Dans le même temps, la Confédération suisse a sérieusement compliqué nos relations en soutenant tous les trains de sanctions antirusses de l'UE, en fermant son espace aérien, en annulant le régime d'exemption de visa pour les titulaires de passeports diplomatiques et de délégations officielles et en votant en faveur de la Résolution contre la Russie à l'Assemblée générale des Nations Unies.

     

    Nous notons avec regret que le statut de neutralité de la Suisse a commencé à se fracturer et que cette tendance se poursuit. L'un des derniers exemples en date est la récente décision de la Suisse d'autoriser les livraisons de pièces de rechange et d'accessoires aux fabricants d'armes étrangers dont les produits finis pourraient ensuite être expédiés en Ukraine.

     

    Le statut de neutralité de la Confédération suisse, dont elle s'est longtemps flattée et dont elle est fière à juste titre, devient de plus en plus une fiction et une chose du passé. Malheureusement, les évaluations et les approches actuelles de Berne pour régler le conflit en Ukraine ne peuvent en aucun cas être qualifiées de neutres ou bien réfléchies. Naturellement, la Russie en tient compte dans son dialogue avec Berne sur l'agenda tant bilatéral qu'international.

     

    Espérons que la Suisse reviendra à ses fondements traditionnels d’une neutralité « permanente, armée et complète ». Cela aiderait la Confédération à reconstruire sa réputation « d’honnête courtier international » qui n’existe malheureusement plus.

     

    Alors que la Finlande et la Suède veulent devenir membres de l'OTAN, comment y faire face ? Quelle pourrait être la nouvelle architecture d'un futur accord européen de sécurité incluant la Russie ?

     

    MZ : Nous considérons que la décision de la Finlande et de la Suède d'adhérer à l'OTAN est une erreur, car il n'y a aucune menace pour leur sécurité. Le mythe de la menace militaire russe a été imposé à ces pays par l'Alliance de l'Atlantique Nord et certains de ses membres, en premier lieu les États-Unis et le Royaume-Uni, pour faire avancer davantage le bloc militaire jusqu'à la frontière de la Fédération de Russie.

     

    Comme nous l'avons dit à plusieurs reprises, le choix d'assurer la sécurité nationale est un droit souverain de chaque État mais ces décisions ne doivent pas créer une menace pour la sécurité des autres pays.

     

    Les contre-mesures de la Russie à la suite de l'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN - y compris des mesures militaires et techniques - dépendront des conditions de leur adhésion à l'Alliance de l'Atlantique Nord, tels que le déploiement de bases militaires étrangères et de systèmes d'armes offensifs sur leur territoire.

     

    L'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN, malgré les déclarations bruyantes, portera un préjudice irréparable à la sécurité européenne. Cela ne renforcera pas leur prestige international mais privera Helsinki et Stockholm de l'opportunité de jouer un rôle de leader dans les initiatives de paix, tout en risquant d’entraîner une militarisation de la région baltique et une escalade des tensions dans l'Arctique.

     

    L'histoire montre que l'OTAN est une organisation agressive plutôt que défensive. Son expansion incessante a fondamentalement changé l'architecture de la sécurité européenne ; le bombardement de la Yougoslavie et l'opération honteuse en Libye ont plongé ces pays dans le chaos. L'Alliance a dévasté l'Afghanistan et déverse maintenant des armes en Ukraine.

     

    Depuis la fin de la guerre froide et surtout au cours des dernières années, nous avons mis en garde contre les menaces posées par l'élargissement de l'OTAN et indiqué la nécessité de traiter la Russie comme un partenaire égal et de respecter nos intérêts vitaux. Nous avons déployé des efforts actifs pour construire une architecture fiable de sécurité européenne égale et indivisible. Nous avons proposé aux pays occidentaux d'adopter des accords pertinents, notamment le Traité de sécurité européen (2009), l'Accord sur les principes de base régissant les relations entre la Russie et les États membres du Conseil de l'OTAN dans le domaine de la sécurité (2009), le Traité entre les États-Unis d'Amérique et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité et l'Accord sur les mesures visant à assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des États membres de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (2021).

     

    L'Occident a décliné toutes nos initiatives. Le futur accord sur la sécurité européenne est impossible sans les principes proposés dans ces documents : indivisibilité de la sécurité européenne et obligation de ne pas renforcer sa sécurité au détriment de la sécurité des autres. Concrètement, cela comprendrait des garanties de non-expansion de l'OTAN, de non-déploiement de systèmes d'armes offensifs près de nos frontières et le retour de la configuration des forces de l'Alliance à l'État qui existait au moment de la signature du Pacte Russie-OTAN en 1997.

     

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  • Contradictions énergétiques et géopolitiques

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    Les tensions latentes qui minaient l’ordre mondial libéral imposé par les Etats-Unis après la disparition de l’Union soviétique et qui ont éclaté au grand jour avec la guerre en Ukraine aboutissent à des recompositions inédites des relations internationales et à des contradictions qu’il nous va falloir résoudre rapidement.

    Les premières concernent les matières premières, l’énergie et les ressources agricoles, qui se rappellent brutalement à notre souvenir alors que nous ne jurions que par les nouvelles technologies et les start-ups. Le plus gros défi consistera à concilier les objectifs climatiques à long terme (fin du pétrole et des énergies fossiles) et à court terme (construction de nouvelles installations portuaires et de dé- et regazéification, réorganisation des routes de transport pour remplacer les pipe-lines existants) alors même que ces nouvelles installations devront être abandonnées dans dix ans selon les accords climatiques en vigueur. Quel privé sera assez fou pour dépenser des dizaines de milliards pour des infrastructures qui devront être démantelées avant d’avoir pu être amorties ? Le contribuable qui verra ses factures de chauffage et de transport exploser sera-t-il d’accord de payer ?

    Idem pour les produits agricoles, sachant que le quart des exportations mondiales de céréales, d’oléagineux et d’engrais devra être stocké, acheminé et redistribué via de nouvelles routes qui contourneront l’Europe à la suite des sanctions et de la guerre en Ukraine. L’embargo sur ces produits va donner à la Russie que l’on prétend affaiblir un effet de levier immense sur les pays importateurs tout en gonflant ses revenus. Où est la logique ?

     

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  • 1000 km de gagné, 9000 de perdus

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    Les glissements tectoniques qui bouleversent le monde depuis février dernier sont passionnants à observer (quand on n’est pas directement impliqué bien sûr). La parenthèse de la grande mondialisation se ferme tandis que la planète tend à se fractionner en blocs plus ou moins hostiles, aux frontières mouvantes, et que se dessinent de nouvelles solidarités et des connivences souvent surprenantes.

    C’est ainsi qu’on a pu voir l’Inde et la Chine, qui se livrent en principe à une guerre de frontières sans pitié dans l’Himalaya, faire front commun contre les pressions politiques occidentales et refuser de prendre des sanctions contre la Russie. L’Inde se profile même comme un partenaire enthousiaste de Moscou depuis les accords Poutine-Modi de l’an dernier. Ces derniers mois, par suite des menaces d’embargo européen (confirmé cette semaine), New Delhi est même devenu l’un des plus gros acheteurs de charbon et de pétrole russe. Même remarque pour le monde arabe, Arabie saoudite et Emirats inclus, qui ont tous refusé de faire allégeance à l’Occident.

    Les routes commerciales habituelles, notamment celles de l’énergie, vont se retrouver complètement chamboulées. Avec la fermeture des oléoducs russo-européens, le pétrole - et le gaz dans un avenir proche - vont devoir faire le tour du monde pour rejoindre leur destination, depuis l’ouest des Etats-Unis vers l’Europe, et du nord de la Sibérie vers l’océan Indien. Quand les passions l’emportent sur la raison, les coûts et l’écologie n’ont plus aucune importance…

     

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  • La face cachée de Volodymyr Zelensky

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    « Héros de la liberté », « Hero of Our Time », « Der Unbeugsame », « The Unlikely Ukrainian Hero Who Defied Putin and United the World », « Zelensky, l’Ukraine dans le sang » : les médias et les dirigeants occidentaux ne savent plus quels superlatifs utiliser pour chanter les louanges du président ukrainien, tant ils sont fascinés par la « stupéfiante résilience » du comédien miraculeusement transformé en « chef de guerre » et en « sauveur de la démocratie. »

    Depuis trois mois, le chef d’Etat ukrainien fait la une des magazines, ouvre les téléjournaux, inaugure le Festival de Cannes, harangue les parlements, félicite et admoneste ses collègues à la tête d’Etats dix fois plus puissants que lui avec un bonheur et un sens tactique qu’aucun acteur de cinéma ni aucun dirigeant politique avant lui n’avait connus.

    Comment ne pas tomber sous le charme de cet improbable Mr. Bean qui, après avoir conquis le public avec ses grimaces et ses extravagances (se promener nu dans un magasin et mimer un pianiste jouant avec son sexe par exemple), a su en une nuit troquer ses pitreries et ses jeux de mots graveleux contre un T-shirt gris-vert, une barbe d’une semaine et des mots pleins de gravité pour galvaniser ses troupes assaillies par le méchant ours russe ?

    Depuis le 24 février, Volodymyr Zelensky a, sans conteste, administré la preuve qu’il était un artiste de la politique internationale aux talents exceptionnels. Ceux qui avaient suivi sa carrière de comique n’ont pas été surpris car ils connaissaient son sens inné de l’improvisation, ses facultés mimétiques, son audace de jeu. La façon dont il a mené campagne et terrassé en quelques semaines, entre le 31 décembre 2018 et le 21 avril 2019, des adversaires pourtant coriaces comme l’ancien président Porochenko, en mobilisant son équipe de production et ses généreux donateurs oligarques, avait déjà prouvé l’ampleur de ses talents. Mais il restait à transformer l’essai. Ce qui est désormais fait.

    Talent pour le double jeu

    Cependant, comme c’est souvent le cas, la façade ressemble rarement aux coulisses. La lumière des projecteurs cache plus qu’elle ne montre. Et là, force est de constater que le tableau est moins reluisant : tant ses réalisations de chef d’Etat que ses performances de défenseur de la démocratie laissent sérieusement à désirer.

    Ce talent pour le double jeu, Zelensky va le montrer dès son élection. On rappelle qu’il a été élu le avec le score canon de 73,2 % des voix en promettant de mettre fin à la corruption, de mener l’Ukraine sur le chemin du progrès et de la civilisation, et surtout de faire la paix avec les russophones du Donbass. Aussitôt élu, il va trahir toutes ses promesses avec un zèle si intempestif que sa cote de popularité tombera à 23% en janvier 2022, au point de se faire distancer par ses deux principaux adversaires.

     

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  • Pourquoi personne ne veut la paix en Ukraine

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    On le devinait depuis le début du conflit mais c’est désormais avéré, la paix n’aura pas lieu en Ukraine avant longtemps. Au lendemain de leur voyage confidentiel à Kiev le 24 avril, le Secrétaire à la Défense et le Secrétaire d’Etat américains ont annoncé la couleur à leur retour en Pologne : ils veulent « voir la Russie si affaiblie qu’elle ne pourra plus faire des choses telles qu’une invasion de l’Ukraine. » Un porte-parole du Conseil de sécurité nationale américain a renchéri : nous voulons transformer « cette invasion en échec stratégique pour la Russie » et en « victoire pour l’Ukraine ».[i]

    Joignant la parole aux actes, ils ont immédiatement annoncé un supplément de 700 millions de dollars de livraisons d’armes à l’Ukraine, portant l’effort de guerre américain à 3,7 milliards de dollars depuis le 24 février, auxquels il convient de rajouter les 4,6 accordés en 2021 et les milliards d’euros d’armements livrées ou promis par les Européens.[ii] Quatre jours plus tard, Joe Biden enclenchait une escalade inédite dans l’histoire des investissements militaires américains en déposant une demande au Congrès de 33 milliards de dollars d’aide à l’Ukraine, dont 20 milliards pour des armements offensifs, tandis que Nancy Pelosi se rendait secrètement à Kiev dimanche pour déclarer sa flamme au président Zelenski.  La folie guerrière que l’on avait reprochée à Poutine en février semble s’être désormais emparée de l’Occident, rendant toute perspective de paix, et même de simple cessez-le-feu, hautement improbable, et faisant de ce conflit de loin le plus dangereux depuis 1945. L’Ouest et l’OTAN paraissent décidés à se battre jusqu’au dernier Ukrainien, et si possible, jusqu’au dernier Russe.

    Les deux camps sont désormais murés dans leurs certitudes jusqu’au-boutistes : en dégainant la première, la Russie a indirectement donné raison aux Etats-Unis qui dénonçaient le bellicisme de Poutine. Mais en transformant ce qui était un conflit de voisinage et un problème régional de sécurité en guerre globale d’anéantissement de l’ennemi russe, les Etats-Unis sont en train de donner raison à Poutine qui voyait dans l’attitude hostile de l’OTAN et des Etats-Unis depuis les années 2000 une menace mortelle pour l’existence de son pays.

    A partir de là, on ne voit pas très bien comment une paix, même précaire, pourrait advenir.

     

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  • Peter Maurer sur le trône de Klaus Schwab

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    Les grandes manœuvres pour la succession de Klaus Schwab à la tête du World Economic Forum ont commencé. Le 30 mars dernier, l’indéboulonnable sultan de Cologny a eu 84 ans et le poids des années commence à se faire sentir même pour lui.

    Le sujet est évidemment l’un des tabous les plus sacrés de la Genève internationale, d’autant plus qu’il a déjà valu bien des malheurs à ceux qui ont fait mine de s’y intéresser, voire pour les plus casse-cou, de briguer le poste. Tous les successeurs pressentis, y compris ceux qui ont été sollicités par le grand maitre, ont trébuché : ils finissaient par lui faire trop d’ombre, ou trop vite. On se souvient de tel grand patron de multinationale ou tel ancien président de pays, dont les noms ont disparu du ciel wefien aussi rapidement qu’ils y étaient apparus.

    L’histoire du Forum, fondé en 1971, a également été soigneusement époussetée. Je me souviens encore des confessions de feu le professeur Henri Schwamm, et d’autres membres qui appartenaient au petit cercle de l’institut de management de Conches dont Klaus Schwab était proche. Le tableau d’honneur les a rapidement oubliés. Le génie du grand homme est incandescent.

    Le style de direction du WEF, qui est devenu entretemps une organisation internationale avec statut ad hoc, pose en effet problème pour une institution internationale, qui se devrait d’appliquer à elle-même les règles de transparence et de démocratie exigées partout ailleurs. Les lois du privé n’y sont plus tout à fait applicables. Or Klaus Schwab dirige le WEF depuis 52 ans, soit un règne deux fois plus long que celui de Poutine, dont on critique beaucoup la longévité en ce moment. A Genève, seul Kenneth Roth, qui dirige Human Rights Watch depuis 29 ans avec une égale main de fer, fait aussi bien. La gouvernance monarchique semble être à la mode.

     

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  • La Zelenskimania et la réputation ruinée de la Suisse

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    Alors que les pourparlers semblent progresser et que s’esquissent les premiers contours d’une solution possible en Ukraine (neutralisation et démilitarisation partielle du pays, abandon du Donbass et de la Crimée), on commence à mieux cerner les tenants et aboutissants du conflit. Cela posé, il ne faut pas s’attendre à un cessez-le-feu rapide : les Américains et les Ukrainiens n’ont pas encore assez perdu, et les Russes pas encore assez gagné, pour que les hostilités s’arrêtent.

    Mais avant d’aller plus loin, j’aimerai inviter ceux qui ne partagent pas ma vision réaliste des relations internationales à passer leur chemin. Ce qui va suivre ne va pas leur plaire et ils s’éviteront ainsi des aigreurs d’estomac et du temps perdu à me dénigrer. J’estime en effet que la morale est très mauvaise conseillère en géopolitique mais qu’elle s’impose en matière humaine : le réalisme le plus intransigeant n’empêche en rien de s’activer, y compris en temps et en argent comme je le fais, pour soulager le sort des populations éprouvées par les combats.

    Les analyses des experts les plus qualifiés (je pense notamment aux Américains John Mearsheimer et Noam Chomsky), les enquêtes de journalistes d’investigation tels que Glenn Greenwald et Max Blumenthal, et les documents saisis par les Russes - l’interception de communications de l’armée ukrainienne le 22 janvier dernier et d’un plan d’attaque saisi dans un ordinateur abandonné par un officier britannique – montrent que cette guerre était à la fois inévitable et très improvisée.

    Une guerre inévitable et improvisée

    Inéluctable parce que depuis la déclaration de Zelenski sur la reprise de la Crimée et du Donbass par la force en mars 2021, Ukrainiens et Américains avaient décidé de la déclencher au plus tard au début de cette année. La concentration des troupes ukrainiennes dans le Donbass depuis l’été, les livraisons massives d’armes par l’OTAN pendant ces derniers mois, la formation au combat accélérée des régiments Azov et de l’armée par des instructeurs occidentaux, le pilonnage intensif de Donetsk et Lougansk par les Ukrainiens dès le 16 février (tout cela resté ignoré des médias Occidentaux bien sûr), prouvent qu’une opération militaire d’envergure était prévue par Kiev à la fin de cet hiver. L’objectif consistait à répliquer l’opération Tempête déclenchée par la Croatie contre la Krajina serbe en août 1995 et à s’emparer du Donbass au cours d’une offensive éclair sans laisser le temps aux Russes de réagir, de façon à prendre le contrôle de la totalité du territoire ukrainien et à rendre possible une adhésion rapide du pays à l’OTAN et à l’UE. Cela explique au passage pourquoi les Etats-Unis n’ont cessé d’annoncer une attaque russe depuis cet automne : ils savaient qu’une guerre aurait lieu, d’une façon ou d’une autre.

    Improvisée parce que la réaction russe s’est faite dans l’urgence. Constatant que les manœuvres diplomatiques de l’OTAN – non-réponse américaine à leurs propositions, rencontre Blinken-Lavrov à Genève en janvier, appels au calme de Zelenski et médiation Macron-Scholz en février – ne pouvaient pas, ou ne voulaient pas réussir et servaient peut-être à les endormir, les Russes ont riposté d’une façon à la fois magistrale et très risquée. Ils ont décidé de prendre l’initiative d’attaquer en premier en une dizaine de jours (reconnaissance des républiques, accord de coopération puis opération militaire), afin de prendre de court les Ukrainiens.

    Et plutôt que d’attaquer de front une armée bien équipée et solidement fortifiée, ils ont décidé de la contourner par une vaste manœuvre d’encerclement/diversion, en se déployant sur trois fronts à la fois, au nord, au centre et au sud, de façon à détruire l’aviation et un maximum d’équipements dès les premières heures et à désorganiser la riposte ukrainienne. S’ils avaient laissé l’Ukraine attaquer d’abord, leur situation serait devenue critique et ils auraient été soit vaincus soit condamnés à une interminable guerre d’usure dans le Donbass. Rappelons que les effectifs russes sont dérisoires : 150 000 hommes contre 300 000 Ukrainiens avec la Garde nationale.

     

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  • La plaie de la désinformation économique

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    Voilà un livre que celles et ceux qui aiment l’économie se doivent de lire. Et même les autres ! Car en ces temps de propagande géopolitique échevelée, il est utile de connaître le fonctionnement et de démasquer les mécanismes de la désinformation, qui sont les mêmes dans tous les domaines de l’activité humaine.

    Avec l’indépendance d’esprit, le sérieux et la pugnacité qu’on lui connaît, Myret Zaki dévoile donc les ruses, les faux-semblants, les demi-vérités, les vraies omissions, les biais méthodologiques, les conflits d’intérêt cachés, les études académiques sponsorisées, les chiffres trompeurs qui servent à enjoliver des résultats, ou au contraire à masquer des réalités économiques et sociales beaucoup moins roses qu’il n’y paraît.

    Premier constat : la désinformation économique vient moins du bas, des réseaux sociaux et des petites gens mécontents, que du haut, des gouvernements, des grandes entreprises et des grandes institutions. Elle résulte de la tentation de l’idéologie, qui consiste à présenter le libéralisme économique et les performances de l’Occident sous leur meilleur jour, afin de les rendre plus désirables et de déconsidérer par exemple le dirigisme à la chinoise. Et aussi de la tentation de manipuler les statistiques pour leur faire dire le contraire de la réalité et désamorcer ainsi les revendications sociales.

    Que veut dire un taux hypothécaire très bas si l’on exige 5% d’amortissement par an ? Un revenu moyen de 7500 francs par mois quand il englobe une explosion des très hauts revenus et des bas salaires qui plafonnent à 3500 francs ? Une baisse du chômage quand on n’y inclut pas les inactifs non-inscrits et les personnes en sous-emploi forcé ? Une inflation nulle quand on ne rend pas en compte la hausse continue des primes maladies ? Un PIB qui ignore le développement humain et la qualité de la vie ? Un cours de l’or, seule valeur tangible digne de ce nom, manipulé ?

     

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  • Les causes profondes de la guerre en Ukraine

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    Dans les temps troublés, quand plus personne ne sait ce qui se passe et que les meutes d’indignés et de pseudo-experts submergent l’espace public de pathos et de théories oiseuses, il convient de revenir aux fondamentaux. En l’occurrence, à Montesquieu. Qui a dit deux choses importantes. La première est qu’en matière de guerre il ne faut pas confondre les causes apparentes avec les causes profondes, et la seconde qu’il ne faut pas confondre ceux qui l’ont déclenchée avec ceux qui l’ont rendue inévitable.

    Pour la grande majorité du public et des médias intoxiqués par des décennies de propagande antirusse et pour les experts de plateau qui ont oublié toute culture stratégique, la cause de cette guerre est entendue : Poutine est fou. C’est un grand malade, un paranoïaque isolé dans son Kremlin, un criminel de guerre, un satrape vendu aux oligarques, un mégalomane cynique qui rêve de rétablir l’empire des tsars, une réincarnation d’Ivan le Terrible, un dictateur déséquilibré et capricieux qui a attaqué sans raison une nation innocente dirigée par un président démocrate et courageux soutenu par de vertueux Européens. Le cadre ainsi posé - les Grands Méchants d’un côté, les Gentils de l’autre – le narratif de la guerre peut se déployer : les Russes ont bombardé Babi Yar et une centrale nucléaire, ils massacrent les civils, un génocide est en cours tandis que les Ukrainiens résistent héroïquement.

    Voilà ce qu’on resasse dans les médias depuis quinze jours. Il est en effet possible que Poutine soit fou et que le poutinisme soit la cause de la guerre. Mais ce n’est pas sûr. Il se pourrait que, au contraire, Poutine soit très rationnel, ou en tout cas aussi rationnel que ceux qui ont attaqué, affamé et dévasté le Vietnam, Grenade, Panama, l’Irak (deux fois), la Serbie (deux fois), la Syrie, l’Afghanistan, le Soudan, la Libye, le Yémen (entre autres) ces dernières décennies au prix de centaines de milliers de morts. Il se pourrait par exemple que Poutine soit intervenu en Ukraine parce que, constatant que l’Occident avait refermé toutes les options diplomatiques (mise en œuvre des accords de Minsk, non-adhésion de l’Ukraine à l’OTAN), il n’avait pas d’autre choix s’il voulait éviter que la Russie soit démembrée et transformée en colonie américaine.

    Sans remonter à l’Ukraine « berceau historique et religieux » de la Russie, on peut faire dater la cause profonde de cette guerre à 1997 quand Zbigniew Brezinski, le plus influent conseiller des présidents américains pendant trente ans, a publié son livre Le Grand Echiquier, dans lequel il expliquait que le but stratégique des Etats-Unis consistait à s’emparer de l’Ukraine et démembrer la Russie pour briser sa puissance en Europe et l’empêcher de se joindre à l’Allemagne. 1997 étant par ailleurs l’année où la première phase de ce programme s’est mise en place avec l’entrée dans l’OTAN de la Pologne, de la Tchéquie et de la Hongrie…

     

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  • Et pendant ce temps la planète brûle

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    Il y a exactement quarante-cinq ans, en 1977, que j’ai publié mon premier article sur les dangers de la dégradation de l’environnement et du réchauffement climatique dans une revue étudiante. Depuis le Sommet de Rio en 1992, cela fait trois décennies que je suis avec attention la publication des rapports du GIEC. Pendant vingt ans, j’ai organisé des débats et des rencontres de presse avec les différents dirigeants de cet organisme et de l’Organisation mondiale de la météorologie. Chaque fois, ils ont sonné l’alarme. Et chaque fois, ils n’ont pas été entendus. Quelques échos dans les médias, puis la chape de plomb est retombée. Beaucoup de tintamarre, un grand festival de célébrités et un ballet d’avions privés autour des COP (les conférences sur les changements climatiques) comme la COP 21 de Paris en 2015 ou la COP 26 de Glasgow l’an dernier. Et puis plus rien.

    Bilan de toutes ces opérations : zéro. Ou presque zéro.

    Lundi, le GIEC a donc publié son sixième rapport, encore plus alarmant, encore plus fondé, encore plus chiffré que d’habitude. Il suffit d’ouvrir sa fenêtre pour constater que le printemps arrive en février, l’été en mai, et les canicules tropicales en juillet. Que nos campagnes et nos montagnes vivent en état de stress hydrique quasi permanent. Mais rien n’y fait.

    Pendant deux ans, les Européens ont vécu la tête dans le Covid et durant ces deux prochaines années ils vivront dans l’indignation antirusse et l’ivresse de la défense de « nos valeurs » face à l’ogre oriental et à la menace du nouveau péril jaune. Que diront-ils quand, dans trois mois, les incendies commenceront à décimer nos forêts, à brûler nos maisons, et que la chaleur achèvera de faire fondre nos glaciers et d’assécher nos nappes phréatiques ? Où sont passés les militants du climat qui organisaient des sit-in et des occupations de banques en 2019 pour dénoncer l’inertie des Etats ? Les écologistes qui dénonçaient l’addiction de nos entreprises aux énergies fossiles et qui bénissent aujourd’hui les achats de gaz de schiste et de pétrole de fracking américain obtenus au prix d’immenses ravages écologiques ?

     

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  • L’Ukraine et les précédents du Golan et du Kosovo

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    Les événements dramatiques qui se déroulent ces jours en Ukraine nous obligent à revenir une fois de plus sur le problème de la Russie et de l’Europe. L’intervention russe est regrettable à double titre, d’abord parce que la guerre n’est jamais une bonne solution pour résoudre un problème politique et d’autre part à cause des risques d’embrasement et d’embourbement inhérents à ce genre de conflit, sans compter les souffrances subies par les populations. Dans ce sens, Poutine fait probablement la même erreur que les présidents américains en Irak, en Afghanistan, en Syrie ou en Libye ou les présidents français au Mali.

    Pour l’Europe, c’est un immense gâchis car cet épisode malheureux montre qu’elle a raté l’occasion de conclure la guerre froide en réintégrant la Russie, qui était demandeuse, dans le concert européen, et qu’elle s’est alignée sans condition sur les intérêts américains qui s’opposaient à un retour de la Russie sur la scène internationale. Ce qui se passe aujourd’hui est la conséquence de l’engrenage fatal enclenché après 1991 et que certains responsables américains, tels Henry Kissinger, Zbigniew Brezinski ou Georges Kennan, avaient anticipé si l’on persistait à braquer Moscou.

    En attendant de voir plus clair dans les causes et les conséquences de ce conflit armé, il convient de tordre le cou à deux assertions qui reviennent en boucle dans les commentaires. La première consiste à dire que la Russie serait une économie de seconde zone, en voie de déclin rapide, et dont le PNB serait inférieur à celui de l’Espagne.

    Ce genre de propos fait plaisir aux russophobes qui les profèrent et qui prennent leurs désirs pour des réalités. Mais ils sont faux.

    Dans une étude publiée dans l’édition de novembre dernier de la revue Foreign Affairs, et qui sert de bible à la politique impériale américaine, deux chercheurs ont mis en garde contre cette illusion. Non seulement l’économie russe est plus puissante qu’on veut bien le dire – elle se hisse au 6e rang mondial et au 2e rang européen derrière l’Allemagne en termes de parité de pouvoir d’achat – mais elle est résiliente et s’est beaucoup renforcée depuis 2014 à cause, ou plutôt grâce aux sanctions prises contre elle.

    Naturellement, ces auteurs, membres d’un think tank proche du Pentagone (le Center for a New American Security), développent cette thèse afin d’exiger encore plus de crédits militaires et de moyens dans la lutte contre la Russie. Les Etats-Unis, écrivent-ils, doivent se donner les moyens de contenir et la Russie et la Chine afin de préserver leur hégémonie « démocratique » dans le monde.

     

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  • Vérités et mensonges sur les promesses faites à la Russie

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    La guerre de l’information qui accompagne les tensions entre l’OTAN et la Russie à propos de l’Ukraine conduit souvent à déformer la réalité historique. Il convient notamment de corriger de nombreux articles qui affirmaient que la promesse faite par les Etats-Unis à Gorbatchev en 1991, promesse selon laquelle l’OTAN « n’avancerait pas d’un pouce à l’est » en échange de la réunification de l’Allemagne et du départ des troupes de l’Armée rouge en Europe de l’Est, serait un « mythe » forgé par le Kremlin pour neutraliser, voire envahir l’Ukraine.

    Cette thèse repose sur un article publié dans la revue Foreign Affairs en 2014, au moment de la crise ukrainienne, et repris dans un livre publié en novembre dernier. Leur auteur, Mary E. Sarote, est membre du think tank le plus influent de la politique impériale des Etats-Unis, le Council on Foreign Relations, dont les avis relèvent davantage de la propagande que de l’étude impartiale.

    Car ce prétendu « mythe » est on ne peut plus vrai. Il est essentiel d’en prendre conscience si l’on veut à la fois comprendre ce qui se passe et trouver une issue négociée au conflit.

    Le 9 février 1990, James Baker, alors Secrétaire d’Etat américain, a dit exactement ceci : « Nous considérons que les consultations et les discussions dans le cadre du mécanisme 2+4 devraient donner la garantie que la réunification de l’Allemagne ne conduira pas à un élargissement de l’organisation militaire de l’OTAN à l’Est. » Le lendemain, le Chancelier Helmut Kohl a renchéri : « Nous considérons que l’OTAN ne devrait pas élargir sa sphère d’activité. »

    En décembre 2017, le National Security Archive de l’Université George Washington a publié les mémos, comptes rendus et télégrammes de cette époque, d’où il ressort que les assurances données par les Occidentaux apparaissent dans de nombreux documents enregistrés ou écrits lors des échanges entre chancelleries en 1990 et 1991. On en trouve tous les détails sur le site dédié de l’université, sous la rubrique « NATO Expansion : What Gorbatchev Heard. Declassified documents show security assurances against NATO expansion to Soviet leaders from Baker, Bush, Genscher, Kohl, Gates, Mitterrand, Thatcher, Hurd, Major, and Woerner. Slavic Studies Panel Addresses “Who Promised What to Whom on NATO Expansion?”

     

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  • Le droit et la science bafoués

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    Que la politique nous mente, passe encore. On s’y est habitué. Mais que le droit devienne courbe et que la science soit bafouée, c’est franchement gênant. Or ce qui est en train de se passer en ce début de troisième année covidienne.

    Le mensonge, la duplicité, l’opportunisme, la tromperie, peu importe comment on appelle cette mystification, nous accompagne depuis le début de la pandémie et ne nous a plus lâché depuis. On se souvient des promesses faites sur les masques, les tests, les respirateurs, proclamés inutiles en mars et obligatoires en mai 2020. Aujourd’hui, les bobards continuent à propos de la vaccination et du passe sanitaire, encouragés jusqu’à l’hystérie alors que l’évidence montre que la troisième dose n’est d’aucune d’utilité face à la contamination d’Omicron et d’un apport scientifiquement non prouvé pour éviter les cas graves.

    Mais ce n’est pas le plus important. Beaucoup plus grave nous parait le fait que le droit n’est plus respecté. Depuis le 1er février dernier, plus de 250 000 Suisses qui s’étaient vaccinés de bonne foi au premier semestre 2021 en échange d’un passe valide 365 jours ont été brutalement mis devant le fait accompli en voyant ce délai ramené à 270 jours s’ils n’avaient pas reçu leur troisième dose. Or un des fondements du droit consiste à ne pas imposer de changement légal avec effet rétroactif. On aurait pu accepter ce changement s’il avait été valable pour les personnes vaccinées après le 1er février 2022. Mais ce n’est pas le cas. Il s’agit donc d’un déni de droit caractérisé et d’une atteinte à l’état de droit tout à fait inacceptable dans une démocratie.

     

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  • Presse d’Etat et liberté de la presse

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    Dans quelques semaines, le peuple suisse votera sur l’aide aux médias privés. Environ 150 millions de francs devraient être alloués chaque année pendant sept ans aux quelque 170 journaux et magazines, 13 TV régionales, 21 radios locales et à un bon millier de publications diverses et de plateformes en ligne. Il y a quelques années, comme journaliste, j’aurais applaudi à cette initiative. Mais aujourd’hui, j’avoue mes doutes.

    Je pense notamment à la liberté d’expression et au pluralisme des opinions, que ce nouveau dispositif, s’il est accepté, va non pas encourager mais réduire encore davantage.

    En effet, le système est ainsi conçu qu’il va d’abord profiter aux plus grands groupes de presse, en l’occurrence Ringier et tamedia (rebaptisé TX Groupe en 2020 pour mieux complaire aux investisseurs en bourse) qui concentrent les plus gros tirages du pays et dont la fortune consolidée a augmenté d’un demi-milliard depuis 2020 pour se classer au 102e rang suisse selon Bilan. Par simple effet mécanique, leur supériorité, déjà extravagante, va encore s’accentuer. Les petits, les associatifs, les sans-but-lucratifs qui tirent le diable par la queue, se réjouissent de recevoir les miettes mais ils seront encore davantage écrasés par les mastodontes.

    Certes, le projet de loi leur accorde une place, et c’est tant mieux. Cela n’est pas le cas dans des pays comme la France, dont les médias sont concentrés dans les mains d’une poignée d’oligarques qui cumulent la grande majorité des aides étatiques (trois milliards d’euros d’aides directes et indirectes par an depuis 2010). Le site du matin.ch du 17 janvier s’en est même inquiété : « Jamais une poignée de milliardaires n’a eu une emprise aussi forte sur la presse », titrait-il à propos de la France. Soit. Mais la Suisse n’échappe pas à la tendance et je ne suis pas sûr que le public suisse, les lecteurs, les électeurs, le débat démocratique, les régions périphériques, ressortent gagnants avec cette nouvelle disposition.

     

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  • Vaccins : succès commercial, échec stratégique

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    Après deux ans de crise Covid, le moment est venu d’établir un bilan de cette épidémie qui fait tant de ravages dans les têtes et (plus modérément) dans les corps. Premiers constats : ce bilan est accablant pour les pays occidentaux, qui ont payé le prix fort tant sur le plan sanitaire qu’économique comparé au reste du monde, et pour leur stratégie vaccinale, qui n’a pas réussi à juguler l’infection contrairement à ce que les autorités avaient promis aux débuts de la vaccination en décembre 2020.

    Mais avant d’aller plus loin et d’être taxé de complotiste, précisons tout de suite que j’ai reçu mes deux doses Pfizer et mon passe covid le 12 octobre dernier et que les vaccins sont un immense succès et qu’ils sont efficaces. Mais on ne m’en voudra pas de préciser que, comme on a le voir, ce succès est avant tout commercial et que leur efficacité prouvée est limitée à des tranches d’âge (les plus de 60 ans) et à des catégories de population bien précises (les personnes à risque atteintes de comorbidités, le personnel soignant très exposé). De fait, la stratégie consistant à tout miser sur les vaccins actuels et à piquer de force les jeunes et les adultes en bonne santé n’apporte rien et est même aberrante au regard des coûts économiques et des tensions sociales que cela provoque.

    Succès commercial indéniable en effet puisque, selon l’Agefi du 16 novembre dernier, les trois pharmas américaines Pfizer, Biontech et Moderna qui détiennent le quasi-monopole de la vaccination en Occident, ont gagné plus de mille dollars de profits par seconde durant l’année 2021. 65 000 dollars la minute, 4 millions l’heure, etc. il faudrait en effet être sot pour contester pareille réussite.

    Sur le plan épidémiologique en revanche, ce succès est loin d’être aussi clair. Certes, la quasi-totalité des études disponibles montrent que les vaccins réduisent la gravité de la maladie et la mortalité chez les personnes âgées de plus de 60 ans, et surtout chez les plus de 75 ans, ces dernières représentant plus des trois quarts des personnes décédant du Covid depuis deux ans. Pour les personnes à risque, se faire vacciner est donc une option raisonnable.

     

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  • Les migrants et le bal des hypocrites

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    Du Pas de Calais à la frontière polono-biélorusse, du camp de Lesbos à la muraille électrique qui sépare le Mexique des Etats-Unis, le problème des migrants met le feu aux frontières et sème le trouble dans l’ensemble des pays occidentaux depuis des décennies sans que jamais on ait tenté de le traiter sérieusement. Attention patate chaude !

    Il est amusant de constater que le sommet pour la démocratie convoqué jeudi par le président Biden pour battre le rappel de ses troupes contre la Russie, la Chine, l’Iran et quelques dizaines d’autres indésirables – soit près de la moitié de l’humanité tout de même – n’aura pas abordé cette question lancinante, qui non seulement met à mal nos « valeurs » humanistes mais est indigne de démocraties qui se veulent exemplaires. Comment peut-on proclamer la supériorité de notre modèle sur les soi-disant autocraties quand on laisse des gens mourir par centaines à nos portes ?

    Loukachenko a eu beau jeu de revêtir une blouse d’infirmier pour aller donner de la soupe aux migrants que l’Union européenne – la Pologne en l’occurrence – repoussait à coups de crosse de fusil. On a beau dénoncer avec indignation les palinodies du « tyran » de Minsk, l’image est dévastatrice. Et que dire de ces milliers de gens qui mendient dans les rues de Kaboul depuis la suspension des aides financières et alimentaires sous prétexte de ne pas « soutenir » des talibans auxquels on a livré le pouvoir sans se préoccuper du reste ?

     

     

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  • Vietnam – Suisse, une relation qui monte en puissance

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    Vendredi, à l’occasion du 50e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques, la Suisse accueille le président vietnamien Nguyen Xuan Phuc, accompagné d’une délégation de 70 dirigeants économiques, pour une visite d’Etat de trois jours. C’est une première, qui sanctionne le classement de ce pays au 37e rang des économies mondiales et l’intérêt grandissant de la Suisse pour ce marché de cent millions d’habitants, en pleine croissance.

     

    Les deux présidents ont prévu d’animer un forum économique bilatéral vendredi. L’intérêt est fort des deux côtés. En 2019, le ministre de l’Économie Parmelin s’était rendu en visite à Hanoi. En 2020, il avait rencontré le vice-premier ministre vietnamien à Berne et en septembre dernier, le président de la Confédération rencontrait une première fois son homologue vietnamien à New York. D’après les dernières statistiques, le montant des échanges bilatéraux dépasse les 3,5 milliards de dollars. 

    La Suisse est le sixième investisseur européen au Vietnam, tandis que le Vietnam est le quatrième partenaire commercial de la Suisse dans l'ASEAN. 150 projets d'investissements suisses pour près de deux milliards de dollars sont en cours d’exécution. 140 entreprises y travaillent, dont Nestlé, Novartis, Roche et Holcim. Et les deux parties espèrent bientôt conclure la négociation de l’Accord de libre-échange Vietnam-AELE.

    Le potentiel économique et les opportunités d'investissement sont élevés, surtout depuis la hausse des coûts de fabrication en Chine et la relocalisation de nombre de centres de production en Asie du Sud-Est. Le pays est devenu aujourd’hui une grande économie ouverte avec 17 accords de libre-échange avec plus de 60 pays. Son marché est facile d’accès. Outre sa situation géographique, Hanoi met en avant sa stabilité politique et sociale, sa forte croissance (7% en moyenne ces dernières années), ses atouts touristiques et ses nombreuses opportunités d'investissement et d'affaires.

     

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  • A Tchernobyl avec l’homme qui guérit la terre

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    Se rendre à Tchernobyl en 2021 tient à la fois du « Voyage dans la cité fantôme » et du « Retour vers le futur ». Cette année, la province ukrainienne de Tchernobyl a en effet fêté le 35e anniversaire de la catastrophe nucléaire d’avril 1986, qui a vu le réacteur No 4 entrer en fusion et relâcher dans l’atmosphère une radioactivité équivalant à environ 500 bombes d’Hiroshima.

     

    La cité fantôme, c’est la ville de Pripyat, située à 15 kilomètres de Tchenobyl et à quelques kilomètres de la centrale, et dont les 50 000 habitants ont été évacués dans l’urgence sans avoir même eu le temps de boucler leurs valises. Aujourd’hui, le site, envahi par la végétation, les buissons, les animaux sauvages, frappé par la décrépitude des routes et des murs, avec sa fameuse roue géante rouillée et ses auto-tamponneuses abandonnées au milieu des débris, dégage un irrépressible sentiment de tragédie.

     

    En déambulant entre les immeubles en ruine, le coeur se serre comme il se serre quand on visite les haies de barbelés d’Auschwitz ou les restes de l’école de Beslan. Comme à Pompei, la vie s’est subitement figée et le fantôme des milliers de gens frappés par la catastrophe semble encore errer dans les salles et les couloirs affaissés des immeubles.

     

    Mais le drame et la mémoire des morts n’empêchent pas les affaires, au contraire. Devant les grilles qui ferment la zone et les gardes qui contrôlent l’entrée, quelques minivans chargés de curieux en mal de sensations fortes arborent le logo de l’agence « Chornobyl Tours » qui organise des visites sur place, radioactivité incluse. La disneylandisation menace de s’insinuer partout… En attendant les contrôles restent tâtillons puisque l’irradiation reste forte notamment dans la zone de la centrale.

    Mais Tchernobyl est peut-être aussi une voie ouverte sur le futur. Il n’est pas impossible que cette ville martyre, devenue synonyme de catastrophe nucléaire dans le monde entier, renaisse un jour à la vie grâce à l’action d’une startup suisse active dans la décontamination des sols. Nous nous sommes rendus cette semaine sur le site, dans le laboratoire de l’Eco-Centre qui contrôle depuis les années 1990 l’état de la radioactivité sur les 2000 km2 de la zone d’exclusion fermée au public, en compagnie des deux fondateurs de la société Exlterra, le Polono-Américain Andrew Niemczyk, et le Genevois Frank Muller, qui mènent depuis quelques mois une expérience inédite dans la zone contaminée.

     

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  • L’impôt mondial, une bonne affaire pour la Suisse

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    Initié par Donald Trump, l’impôt mondial de 15% sur les multinationales a été avalisé au début de ce mois par 136 des 140 pays membres de l’OCDE. Pas peu fiers, les médias comme les politiques l’ont présenté comme une révolution. Un examen plus approfondi, tout comme l’acquiescement d’une Suisse d’habitude plutôt frileuse en matière d’innovation fiscale, permettent d’en douter.

    De quoi s’agit-il ? Le principe se veut simple : toute entreprise multinationale réalisant un chiffre d’affaires supérieur à 750 millions de dollars se verra « condamnée » à payer au moins 15% d’impôt sur ses bénéfices dès 2023 quels que soient les pays dans lesquels elle opère et où elle a son siège. Une part des surprofits (25% des bénéfices supérieurs à 10% du chiffre d’affaires) serait par ailleurs redistribuée aux pays dans lesquels le chiffre d’affaires aurait été réalisé. Enfin, des mesures transitoires ont été prévues pour les pays récalcitrants qui, tels la Hongrie ou l’Irlande, ont des taux d’imposition inférieurs à 15%. Ce qui mettrait fin de facto aux paradis fiscaux, devenus inutiles, redistribuerait une partie des profits aux pays « pauvres » et permettrait de récupérer entre 125 et 150 milliards de recettes fiscales par an selon les calculs.

    Génial, dira-t-on. Surtout quand on voit que cette réforme n’a quasiment pas fait de vagues et qu’aucune de nos multinationales, et pas même notre chatouilleux ministre des Finances Ueli Maurer, n’ont semblé broncher. Ils auraient eu tort de faire la fine bouche en effet, tant la Suisse sort gagnante de cet arrangement.

     

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  • L’honneur perdu des Prix Nobel

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    Les derniers Prix Nobel de la saison 2021 sont tombés. Après le Nobel de la paix, attribué à un journaliste russe anti-Poutine et une journaliste philippine anti-Duterte, le Prix Nobel d’économie est allé, une fois de plus, à des Nord-Américains. On peut regretter ces choix, qui traduisent des biais de plus en plus patents, et qui, à notre avis, portent atteinte au prestige de ces prix malgré la qualité de travaux récompensés.

    Prenons le cas des Nobel de la paix. On se souvient de l’attribution, plus que discutable, de ce prix à Barack Obama en 2009, un président qui n’a pas hésité à pratiquer l’assassinat par drone, à bombarder la Libye et la Syrie et n’a pas fermé la prison de Guantanamo comme il l’avait promis. En 2010, on récidivait en récompensant l’Union européenne pour sa contribution à la paix en Europe, alors que la plupart des membres s’étaient joint au bombardement illégal de la Serbie en 1999. Et en 2019, c’est le président éthiopien Abiy Ahmed, initiateur de la guerre au Tigray, qui se voyait couronné...

    Quant aux deux lauréats 2021, ils n’ont pas démérité, certes, et les médias n’ont pas manqué de s’en réjouir. Mais il y a un petit hic : ces deux personnalités n’ont strictement rien à voir avec la paix, ni même avec les buts du Prix, qui est censé récompenser « la personnalité ou l’organisme ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples, à la suppression ou à la réduction des armées permanentes, à la réunion et à la propagation des progrès pour la paix. » Les vrais activistes pour la paix ne manquent pourtant pas, du professeur Richard Falk, rapporteur pour la Palestine et pacifiste reconnu, à Mel Duncan, directeur de Nonviolent Peaceforce, en passant par Julian Assange, dénonciateur des crimes de guerre américains en Irak et en Afghanistan.

    Mais voilà, ces candidats-là ne remplissent pas l’agenda des va-t-en guerre occidentaux et se contentent de dénoncer les violations des droits de l’Homme dans des pays hostiles à l’Occident, tout en étant d’ailleurs financés par lui, comme c’est le cas du journal russe Novaya Gazeta et du site philippin de Maria Ressa. Et quand on sait que la Norvège est en train de chercher des prétextes pour construire de nouvelles bases militaires de l’OTAN sur son sol pour contrer la Russie et que le président Duterte avait commencé son mandat en se rapprochant de la Chine et en voulant fermer les bases américaines dans son pays, on peut sérieusement douter de l’objectivité de ces choix.

     

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