A Grächen, les chants d’église sont gais

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27e étape - Saint-Nicolas – Grächen – Vendredi 10 juillet 2020

Après quarante-huit heures à Genève, je me sens déjà tout ramolli. Deux jours de gens à voir, de téléphones à faire, de courriels urgents et de rendez-vous à honorer, aussi urgents qu’inutiles souvent, suffisent à vous faire perdre votre tonus.
Il faut dire que dans le train qui me ramène à Saint-Nicolas, je lis la confession d’un confrère journaliste allemand qui raconte sa déception professionnelle dans un livre déprimant (Lothar Struck, Adieu silencieux au journalisme). Le journalisme, dit-il, a renié sa vocation d’information pour se transformer en profession-caméléon, qui épouse l’air du temps après avoir abdiqué tout sens critique et n’hésite pas à tordre les faits lorsqu’ils ne sont pas conformes au moule préétabli. Qui peut prétendre le contraire ?
Mais le train blanc et rouge de Zermatt s’engage dans les gorges de Stalden. Juste avant Saint-Nicolas, une averse vient miraculeusement rafraîchir le fond de l’air et masquer un soleil acide. Il fait donc frais pour attaquer les trois petites heures de montée à Grächen. Avec l’altitude, la bonne humeur et l’envie de marcher sont revenues. En fond de vallée, le chemin manque d’attraits mais il serpente agréablement entre la route et les ruisseaux. Une chèvre solitaire insiste pour se faire gratter l’oreille et un cerisier sauvage tend ses branches couvertes de fruits mûrs. Il y a pire pour marcher.
Comme celui de Saint-Nicolas la semaine dernière, le sentier de Grächen est constellé de petits autels, de crucifix et de stations de chemin de croix. Le Haut-Valais a décidément les pieds dans la foi. Une plaque funéraire posée par ses enfants signale qu’un certain Alfred Gruber, né en 1873, mort d’un accident en 1929, a érigé cet autel en 1923 à l’occasion de son cinquantième anniversaire. Elle prie le (rare) passant d’honorer ce « père très profondément aimé ». Un peu plus haut, une croix de bois brisée par les intempéries repose au bord du chemin et offre à la vénération du pèlerin un crucifix cassé comme s’il s’agissait d’une relique précieuse. Dans deux mille ans, les musées exposeront ces vestiges des croyances du XXe siècle comme ils exhibent aujourd’hui les statuettes d’argile des dieux romains.

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Cette attention aux morts est touchante et n’a rien de morbide. Mais elle surprend dans une société qui cherche à masquer tout ce qui pourrait évoquer la mort. Au village, je fais un crochet par le cimetière, qui ne manque pas d’intérêt. Les croix et la modestie des tombes tranchent sur l’expressivité latine. Ici, la mort égalise. Chacun est traité à la même aune: les tombes sont toutes pareilles, soigneusement alignées et surmontées d’une croix de bois couverte de deux linteaux en forme de toit. Une photo, un nom et une date de naissance et de décès permettent seuls d’identifier le défunt. Des Schnidrig et des Andenmatten se succèdent de générations en générations. Sobriété, rigueur, sérieux, pas question de jouer à qui aura le plus grand monument ou le plus beau marbre...
A l’église, on annonce en début de soirée le concert du groupe Rämschfädra. Pendant 90 minutes, les quatre interprètes du quartette, manifestement connu en Suisse allemande, une pianiste, une violoniste, un violoncelliste et une flûtiste, jouent des airs de musique empruntés au répertoire populaire des alpes valaisanne, de Scandinavie et de la toundra sibérienne avec un entrain, un rythme et une créativité sonore qui font plaisir à entendre. On part se coucher heureux, prêt à conquérir tous les cols qui oseront se présenter sur le chemin...


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