Divagations philosophiques au pied du Nufenen

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34e étape - Ulrichen - Vallée du Nufenen - Cabane de Corno Gries - 17 juillet 2020
Il a plu cette nuit et il pleut encore ce matin. Les nuages sont bas et obstruent la vallée de Conches. Le col du Nufenen est bouché lui aussi et, après la dure étape d’hier et les ampoules qui écorchent les pieds, l’humeur n’est pas franchement à l’enthousiasme. Plutôt que de remonter la vallée du Rhône jusqu’à Gletsch, j’ai décidé de contourner la Furka et le Glacier du Rhône par la droite, en faisant un détour par le Nufenen, le Tessin et Uri, histoire de saluer les cantons voisins.
Sur la carte, ça sonne bien. Dans la réalité, c’est nettement moins exaltant.
En principe, rien de plus simple que de mettre un pied devant l’autre. Mais quand le cœur n’y est pas, rien à faire, la machine reste à quai. En sirotant un troisième café, je me mets à philosopher. Qu’est-ce qui compte dans la marche, le chemin ou le marcheur ? Est-ce le chemin qui fait le marcheur ou le marcheur qui fait le chemin ? Est-ce la volonté du chemin ou celle du marcheur qui incite à faire le premier pas ? Les deux propositions me paraissent également vraies. La sagesse du marcheur invite à suivre le chemin et à se laisser guider par lui, sans vouloir à tout prix le dominer ou lui résister. Mais la sagesse du chemin consiste pour sa part à s’effacer devant la volonté du marcheur et à lui faciliter la tâche. A quoi servirait un chemin que personne ne voudrait emprunter ?
Incapable de trancher, j’en suis là dans mes divagations quand le ciel s’éclaircit et mes idées aussi. Vers 10 heures, je saisis mon sac et mes bâtons, paie mon hôtel et pars à l’attaque du Nufenen, le long de l’Aegene, le torrent qui descend du col.
On suit pendant deux heures l’antique chemin muletier qui reliait Conches à Airolo par le col de Corno et à Domodossola par le col de Gries. Sur le tracé, on retrouve les vieux empierrements et on traverse le pont de pierre de la route médiévale, qui franchit le torrent près de l’ancienne souste de Ladstafel, dont le nom suggère l’existence d’un entrepôt de marchandises. La route moderne encombrée de caravanes et de motos vrombissantes monte en zigzag vers le Nufenen tandis que le chemin pédestre se dirige vers le fond du vallon avant de remonter abruptement en direction du barrage et des quatre éoliennes de la crête sommitale de Gries.

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Après deux nouvelles heures de montée, on atteint les éoliennes et leurs immenses pales qui déchirent le ciel en faisant de grandes ombres sur le sol. La cuvette du barrage recueille les eaux grises du glacier de Gries qui descend du Blinnenhorn. Sur la gauche, un chemin monte vers le col de Corno, qui fait la frontière avec le Tessin. Un peu plus loin, un sentier mène vers l’Italie par le col voisin de Gries. Dans le dos, le col du Nufenen. Encore 30 minutes de descente en longeant un lac glaciaire étroit et on atteint la cabane de Corno Gries, aisément repérable avec sa forme en tulipe. Devant elle s’étale le val Bedretto jusqu’à Airolo.
Au final, le compteur affiche sept heures de marche et 26 229 pas. Le problème philosophique de départ reste entier : je suis toujours incapable de dire qui, de ma volonté ou du chemin, les aura impulsés. Mais est-ce vraiment important ? Après tout, seul le résultat compte, n’est-ce pas ?
Et de toute façon, la fatigue et la faim aidant, il n’est aucun problème philosophique qui puisse résister longtemps à un bon verre de merlot et un à pizzoccheri de la Valtelline (pâtes au sarrasin, patates, épinards, chou blanc, côtes de bette, fromage local, beurre, ail et poivre). A moins que vous n’ayez un autre avis ?
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