La Suisse, c’est d’abord des couleurs, des odeurs, des saveurs et un paysage

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Discours 1er Août 2021, Presinge

Mesdames et Messieurs, Chers compatriotes et amis de la Suisse,

Je tiens tout d’abord à remercier les autorités de la belle et sympathique commune de Presinge de m’avoir invité à célébrer cette fête de Premier Août avec vous. C’est la deuxième fois que vous me faites cet honneur et j’en suis très heureux.

Vous me permettrez ce soir de faire une entorse au protocole et de ne pas évoquer ce qui fait d’ordinaire le menu d’un discours de Premier Août, à savoir l’éloge du drapeau et des symboles patriotiques, le rappel des héros de 1291 et des défis qui attendent notre pays.

Non, je vais plutôt vous parler d’odeurs, de saveurs, de couleurs et de paysages.

Il se trouve que, pour le troisième été consécutif, j’ai entamé une longue marche de plusieurs dizaines de jours en Suisse. En 2019 et en 2020, j’ai entamé un tour du Valais à pied par les cols, soit 20 jours de marche de Saint-Gingolph à Grimentz durant l’été 2019, et 35 jours de marche de Grimentz à la Furka et retour, en passant par la Dixence, Zermatt, le Simplon, le Nufenen, Aletsch, le Lötschental, Crans-Montana et les Dents de Morcles. Soit 55 jours, 1100 kilomètres et une centaine de cols au total. J’ai raconté cette petite aventure dans un livre qui vient de paraitre à Genève.

 

Cette année, j’ai décidé de poursuivre l’expérience en remontant le roestigraben jusqu’à Bâle et en redescendant à Genève par les crêtes du Jura, soit une quarantaine de jours de marche au total. Je viens de terminer la première étape qui m’a conduit de Saint-Maurice au Landeron, au bord du Lac de Bienne, en douze journées. Lundi, si le temps le permet, j’espère reprendre le cours de ma marche vers Bâle en attendant e revenir par les monts du Jura.

Si je vous raconte tout ça, ce n’est pas par souci d’étaler des performances – j’en serai bien incapable étant donné mon âge – mais pour partager des émotions. Car les émotions n’ont pas manqué au cours de ces périples. La peur du vide, des orages et des chutes de cailloux. La joie d’une rencontre avec des bouquetins, des chamois, des marmottes, un aigle ou un chevreuil croisé à l’improviste. Même deux vipères se sont invitées sur mon passage. Le sentiment de vastitude, le bonheur d’être seul au monde parfois, et souvent celui d’échanger avec des inconnus dans les soirées en cabane ou en redescendant d’un col. Au-dessus de 2000 mètres, loin des bruits de la ville, on retrouve confiance dans la nature et dans l’humanité. C’est dire que cela n’est pas rien !

Qu’est-ce qui fait un pays ? me suis-je souvent demandé entre deux cols particulièrement ardus. L’armée ? Le drapeau ? L’économie ? Tout cela est très important mais ne répond pas entièrement à la question. La langue et la culture ? Elles comptent énormément aussi mais elles ne sauraient pourtant suffire. Et quelle langue et quelle culture faudrait-il choisir, dans un pays aussi divers que le nôtre ?

Influencé par le paysage et le rythme de la marche, je me suis souvent dit que ce qui faisait plus sûrement un pays que tout le reste, ce sont ses odeurs, ses couleurs, ses saveurs, sa texture.

La Suisse a en effet une odeur particulière, de mousse, de foin coupé, de bouse de vache, de terre mouillée, de sous-bois humide, de rochers et de neige fondante.

Elle a ses propres couleurs, des dégradés de vert, du sombre sapin au mélèze clair, du vert dense des feuilles de vigne au bleu marine, jade ou turquoise des lacs en passant par toutes les nuances de gris des montagnes et de blanc des glaciers et des neiges d’hiver. Et en automne, lorsque les vignes et les mélèzes jaunissent, rougissent ou brunissent, ce sont toutes les splendeurs de l’orange qui s’offrent à notre vue.

Elle a ses saveurs de terroir, terriennes, denses et lourdes, salées, séchées. Des fromages puissants, qui changent de goût et de forme dans chaque vallée. Des salaisons et des charcuteries qui s’étalent des Grisons au Jura avec des couleurs et des goût différents, comme en témoigne notre fameuse longeole. Des gâteaux roboratifs, de la tourte aux noix de l’Engadine aux leckerli bâlois en passant par les tartes à la raisinée romandes.

Elle a sa propre texture, à la fois dure comme du granit et crémeuse comme de la fondue, de la raclette, de la crème double ou du chocolat fondant.

Elle a enfin ses paysages, uniques et incomparables, que nous connaissons tous pour en avoir visité quelques-uns et vu les autres sur des calendriers ou dans des livres.

C’est cela qu’on aime d’abord, avant les conditions-cadres, les accords bilatéraux et les traités de libre-échange. Loin de moi l’idée de dénigrer l’importance de ces questions. Mais le temps d’une soirée, et au sortir d’une crise sanitaire qui nous a tous ébranlé, il me semblait important de rappeler que ce qui fait notre bonheur et notre joie de vivre ensemble, ce sont d’abord des souvenirs et des émotions communes. Je ne peux que vous enjoindre à les vivre et, le cas échéant, vous inviter à venir faire quelques pas avec moi sur les sentiers de notre pays. Vous n’y serez jamais déçus !

Merci de votre attention et vive la Suisse et vive Genève !

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